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Alex Thomson envoyé à la mort par les rebelles syriens, en fait de l’idéologie négationniste

17 Jun

Alex Thomson est le correspondant de Channel 4. Il est entré en Syrie avec un visa officiel et a suivi les observateurs de l’ONU à Qusayr. Là il est entré en contact avec des rebelles qui l’ont attiré selon lui dans un traquenard pour essayer de le faire tuer par l’armée officielle. Ici son récit sur son blog.

Le problème de son récit n’est pas dans le scoop en tant que tel (les rebelles ont essayé de tendre un piège à un journaliste occidental) qui est possible mais surtout que ce récit est profondément idéologique ce qui permet de mettre en doute son authenticité.

The Irish UN officer in charge,Mark Reynolds, came over: “Usual rules Alex OK? We’re not responsible for you guys. If you get into trouble we’ll leave you, yes? You’re on your own.” “Yup – no problem Mark. Understood.”
I always say that, sort of assuming it will never come to that in any case.

C’est dès les premières lignes qu’apparaît le problème. Aller couvrir une zone de guerre suppose précisément qu’on se met en danger et qu’il y aura des problèmes. Ce risque est assumé car la fonction du journaliste est (aussi) de se mettre en danger pour rapporter de l’information mais si Alex assume que ce danger n’existe pas, sa fonction et son éthique de journaliste est à remettre en cause : que va faire Alex Thomson en Syrie pensant qu’il ne lui arrivera rien ? Est il prêt à assumer l’éthique du journaliste se mettant en danger pour le droit à l’information si ce danger n’existe pas dans son esprit ? Il veut aller à Qusayr en zone rebelle avec l’ONU.

After a long and dusty half-hour of tracks across olive groves, we arrive at al Qusayr, to the predictable crowd scene.

The predictable crowd scene est la première expression de l’idéologie de Alex. Pour Alex c’est une « crowd scene » un attroupement. aucun individu, aucun être humain, aucun motif, aucun slogan, aucune parole, juste une « scène de foule ». C’est ainsi qu’Alex conçoit ce qui est probablement un rassemblement de civil hurlant les souffrances de leur massacres aux observateurs de l’ONU. Ces « predictable crowd scene » sont des éléments essentiels de l’information et de l’histoire. Elles seront les preuves des massacres, de l’impuissance de l’ONU mais aussi de sa présence et que ces massacres ne se sont pas fait à huis clos. Des hommes et des femmes qui ont perdu des fils, des filles, des pères, des mères qui se font cordialement massacré et qui cherchent à le dire aux observateurs de l’ONU impuissant : une predictable crowd scene…

En quoi est-elle predictable ? Est-ce que Alex pense que les massacres sont tellement nombreux qu’ils en sont devenus un lieux communs ? Pourquoi ne pas le dire ? Est-ce qu’il pense que c’est un jeu que joue ces gens : se ruer sur les observateurs ? Ou alors est-ce que Alex fait référence à la tendance générale de l’arabe à former ce genre de scène, à donner ce genre d’image ? Ces gens sont tellement prévisibles, ils n’ont pas de peine, pas de souffrance, pas de raisons, pas de condition, ils n’existent même pas. Ce n’est même pas une foule avec des humains mais une scène de foule, éphémere et théatrale, juste pour le show. Alex n’est même pas divertit c’est “predictable”, il trouve que le scénario est mal écrit. Il va donc essayer d’en écrire un meilleur.

The UN settles down for a long meeting with the civilian and military leaders here. It looks much like an Afghan “shura” to me. Everyone is cross legged on the cushions around the room, except it is Turkish coffee passed round rather than chai.

Le meeting qui aurait pu peut-être révéler certaines informations intéressantes est lui aussi évacué comme une scène orientale classique et donc sans intérêt. Qui sont ces chefs, combien de chefs civils, combien de militaires, quelle est la différence entre les deux, que disent-ils ? Alex n’est pas intéressé. Pour lui c’est une « shoura » afghane comme une autre, ces gens sont tous les mêmes, tribaux et assis par terre sauf que les uns boivent du thé et les autres du café. C’est la seule différence aux yeux d’Alex. Qu’une assemblée de chefs révolutionnaires se tienne pendant une heure avec des observateurs de l’ONU en plein milieu de la Syrie ne l’étonne pas du tout car… il a vu la même scène en Afghanistan. Un tribal afghan = un révolutionnaire Syrien, les uns boivent du thé, les autres du café mais le fait qu’ils s’assoient en rond sur des coussins en font automatiquement des cas similaires. Alex ne s’interroge pas une seule seconde sur aucune différence : politique, nationale, linguistique, personnelles, individuelles ou historique. « looks like an Afghan Shoura to me » et j’en ai déjà vu alors celle là ou une autre… Ce que ces gens disent ou font ou de quoi ils discutent ou pourquoi ils meurent n’a aucun intéret. Ce sont des sauvages assis par terre en buvant des boissons chaudes…

We settle down to filming outside. The women and boys bring us oranges and chairs in the heat. Shell fragments are produced to be filmed. They explain how the shelling will begin again as soon as we leave – a claim which, by its nature, must remain untested, though there is certainly extensive shell damage in some parts of town here.

Notons qu’Alex pose la scène comme parfaitement normale et naturelle. Pas un mot ni le moindre adjectif de remerciement dans son papier pour des gens qui sont venus offrir des oranges et des chaises (afin que lui ne soit pas assis par terre comme un sauvage). Par contre Alex précise que l’information qui lui est offerte en même temps que les oranges « doit par sa nature même » rester « untested ». Le choix du mot « untested » est curieux, il se trouve que cette affirmation a bel et bien été testée en de multiples occasions : les bombardement arrivent dès que l’ONU quitte un village. Mais c’est par nature que Alex la rejette et indique qu’elle doit être rejetée malgré les preuves qu’on lui apporte.

So we while away the time, waiting for the UN to move – they’re the only way across the lines with any degree of safety of course.

Ici et avec le paragraphe précédent, Alex indique très clairement ce qu’il vient faire en Syrie. Il ne vient pas chercher des informations puisqu’il rejette celles qu’on lui offre. Il ne s’intéresse pas à ce que fait l’ONU puisqu’il se contente d’attendre qu’ils aient fini pour bouger. Alex veut utiliser l’ONU comme un bouclier pour passer d’une ligne à l’autre. Cela aurait une certaine utilité si le but journalistique était de suivre le travail des observateurs mais Alex indique bien qu’il s’en fiche éperdument. Alex cherche volontairement à se retrouver entre deux lignes de tirs, mais protégé par l’ONU. Alex veut le no man’s land, la zone grise où il sera au milieu, entre les « deux côtés » à égale distance et d’où il pourra se permettre de dire : ici c’est gris, les deux côtés tirent l’un sur l’autre de façon parfaitement égale avec des motivations parfaitement égales sans aucune considération pour l’arme ou la cause d’aucun des deux camps, fondus ensemble dans un gris indistinct. C’est ce qu’Alex recherche comme scoop et c’est évidemment ce qu’il va trouver puisque, de façon très logique, lorsqu’on se pose au milieu d’un no man’s land on se fait tirer dessus par tout le monde. Alex s’impatiente, il n’est visiblement pas là pour entendre le témoignage des habitants ni filmer les preuves des bombardements auxquelles il ne croit pas vraiment.

But time drags. Our deadline begins to loom.

Cette phrase à elle seule porte toute l’étendue du profond mépris d’Alex à l’égard de ce qu’il vit et des gens chez qui il est, de leur existence même. Sa « deadline » est plus importante évidemment que ce meeting entre les chefs révolutionnaires et l’ONU. Son petit scoop merdique d’aller se mettre en danger sous les balles est plus important que le travail de l’ONU ou que ce que les révolutionnaires ont à dire où même que la vie des gens qui l’entourent. On lui a pourtant précisé que ça allait bombarder dès qu’il serait parti. Ce « time drags » qui met en danger sa « deadline » est encore la seule garantie de survie des gens qui lui ont offert des oranges mais Alex ne semble même pas le concevoir.

And there’s this really irritating guy who claims to be from “rebel intelligence” and won’t quite accept that we have a visa from the government. In his book foreign journos are people smuggled in from Lebanon illegally and that’s that. We don’t fit his profile. »

Il y avait pourtant ici encore une info particulièrement intéressante : Les révolutionnaires ont un service de renseignement. Mais pour Alex c’est encore un « claim » invérifiable et surtout ne méritant pas d’être vérifié. Alex est encore profondément méprisant à l’égard de cet homme et des enjeux que constitue la vérification de son identité. « in his book », Alex le connaît en entier sans l’avoir lu et ne prendra même pas la peine d’imaginer que la suspicion sur son visa officiel puisse être justifié. Ici Alex ment volontairement par omission.

Remettons les choses dans l’ordre : Alex se pointe en zone rebelle avec un visa officiel du régime et un van qui vient directement de Damas. C’est assez normal que les révolutionnaires se méfient : la simple présence du Visa indique déjà que Alex entend donner un poids équivalent aux fameuses « deux versions » ce qui par nature va nuire à la cause des révolutionnaires. Ce révolutionnaire que Alex prend pour un imbécile sait très bien ce que le régime fait lorsqu’il donne un visa officiel à un journaliste étranger et il est donc légitimement suspicieux sur la présence d’Alex qui a accepté de jouer ce jeu là. Il cherche à se protéger, lui, les siens et sa famille et sa révolution des infiltration des agents du régime et Alex, avec son visa officiel est suspect. Alex en réalité prend ici parti pour le régime.

D’abord il suppose que le visa du régime vaut pour tout le territoire et indique qu’il ne trouve pas normal qu’il soit suspect en zone révolutionnaire. Ici ce n’est pas normal qu’on n’accepte pas le tampon officiel. Rien qu’en décrivant la vérificationd’identité comme annoying, Alex indique qu’il pense que le drapeau d’Assad doit flotter sur toute la Syrie.

Ensuite Alex suppose que le régime n’a jamais instrumentalisé de journaliste ni jamais infiltré d’agents en zone rebelles en les faisant passer pour des journalistes étrangers. Une histoire pourtant relatée par Jhonatan Littel dans ses carnets de Homs. Des journalistes avec visa officiel prenant parti pour le régime ou le régime essayant d’infiltrer les zones rebelles avec ce stratagème, c’est parfaitement probable et Alex ment par omission en refusant de le mentionner les raisons du révolutionnaire de vérifier son identité.

Enfin Alex ne conçoit pas un seul instant ce qui pourrait se passer dans le cas inverse : le cas où il se pointerait à Damas sans visa officiel. Il serait évidemment arrêté, probablement torturé et vraisemblablement sait qu’il serait complètement fou de tenter l’expérience dans ce sens. Par contre, il trouve parfaitement normal de la tenter dans le sens inverse : se balader en zone rebelle avec un visa du gouvernement c’est un profil tout à fait acceptable et c’est « annoying » qu’on lui pose des questions. Lassé d’attendre il prend l’initiative:

We decide to ask for an escort out the safe way we came in. Both sides, both checkpoints will remember our vehicle.

Il est fantastique Alex Thomson tout de même. Après avoir écrit noir sur blanc que l’ONU était « the only safe way » il décide de demander à celui qui visiblement le soupconne d’être un agent du régime de lui fournir une escorte pour retourner de l’autre côté. C’est difficile d’imaginer ce que Alex conçoit exactement de la situation : les révolutionnaires vont l’escorter gentillement jusqu’au dernier check point rebelle et puis ensuite il va passer tranquillement jusqu’au check point de l’armée en priant pour que tout le monde se rappelle son véhicule et supposant qu’aucun camp ne trouve louche qu’il se ballade entre les deux ?
Si c’est vraiment le plan, pourquoi alors demander une escorte ?
Alex ici est en train de construire exactement ce qui va lui arriver : s’il vous plait, escortez moi jusqu’à ce que j’aille me faire tirer dessus par le régime dans le no man’s land.

Suddenly four men in a black car beckon us to follow. We move out behind. We are led another route. Led in fact, straight into a free-fire zone. Told by the Free Syrian Army to follow a road that was blocked off in the middle of no-man’s-land.

Alex vient de demander une escorte, il semble que ces 4 men in a black car soit son escorte mais il n’en indique rien. Alex est au milieu du no man’s land sur une route bloquée ce qui est précisément l’endroit où il voulait aller à l’origine. Les FSA lui ont indiqué d’aller sur cette route parce que c’était la route où il voulait aller : il veut repasser les check points des deux cotés, fatalement, il y a un moment entre les deux où c’est un no man’s land où ça tire à vue. Et fatalement les 4 types en voiture noire ne vont pas aller se prendre une pluie de balle pour protéger un imbécile qui veut aller au milieu.

Thomson se fait donc tirer dessus, il a très très peur et fait demi tour.

Predictably the black car was there which had led us to the trap. They roared off as soon as we re-appeared.

« Predictably » de nouveau. Pour Thomson, cette voiture attend de façon prévisible car il ne veut pas penser à aucune autre possibilité. C’est simplement prévisible que la voiture soit là parce que c’était ce que Thosmon prévoyait. Peut être que la voiture a attendu le retour de Thomson qui allait faire un demi-tour parfaitement prévisible en s’appercevant qu’au milieu du no man’s land on se fait tirer dessus. Peut être que cette voiture attend pour vérifier qu’il est en vie ? Alex n’y pense pas, la seule raison pour cette voiture d’attendre son retour est que c’était prévisible qu’elle soit là. La dualité et la traîtrise de l’arabe est aussi prévisible que la « crowd scene », c’est dans leur nature.

I’m quite clear the rebels deliberately set us up to be shot by the Syrian Army. Dead journos are bad for Damascus.
That conviction only strengthened half an hour later when our four friends in the same beaten-up black car suddenly pulled out of a side-street, blocking us from the UN vehicles ahead.
The UN duly drove back past us, witnessed us surrounded by shouting militia, and left town.
Eventually we got out too and on the right route, back to Damascus.

Là est le scoop que voulait Alex. Il est allé dans le no man’s land à partir de la zone rebelle, s’est fait tirer dessus et donc conclu que les rebelles l’ont attiré dans un piège. Aucun problème que le régime lui tire dessus, c’est la faute des rebelles. Sa conviction est renforcée car ensuite les rebelles l’ont empêché de suivre l’ONU. Pour lui ça fait partie du plan. Peut-être que les rebelles ont simplement empêché Alex de retourner se faire tirer dessus une demi-heure plus tard. Peut être que les rebelles ont pris le temps de lui négocier un passage sans risques avec l’armée de façon à ce qu’il puisse retourner à Damas. Curieusement, il n’y a pas un mot sur la façon dont il est revenu. « eventually we got out too » comment, pourquoi, à quelle heure, dans quelles conditions ? Rien. Alex voulait aller dans le no man’s land avec l’ONU et trouvait que ce petit meeting tribal durait un peu longtemps alors il a décidé d’y aller seul, il s’est fait tirer dessus, il revient et trouve conspiration dans le fait qu’on ne le laisse pas repartir avec l’ONU directement.

Mais c’est surtout la conclusion à laquelle voulait arriver Thomson qui est un modèle d’idéologie:

In a war where they slit the throats of toddlers back to the spine, what’s the big deal in sending a van full of journalists into the killing zone?
It was nothing personal.

D’abord, Alex met en perspective sa petite aventure personnelle (de laquelle il sort sain et sauf) avec le massacre de 100 personne. Pour lui ces choses arrivent dans une guerre où « ils » coupent des gorges donc normal qu’ « ils » envoient des journalistes se faire tuer. Dans ce « ils » indistinct, évidemment, on sous entend que le même « ils » sont responsable des deux événements. « Ils » dans l’histoire d’Alex ce sont les rebelles et il les identifie clairement comme responsables. Puis Alex diffuse l’idée que « ils » sont responsable aussi du massacre sans clairement définir qui « ils ».

« it was nothing personal » en forme de c’est normal. Ils, ces gens, indistincts, sans âme, qui se tuent et se massacrent sans cause ni culpabilité cherchent à me faire tuer ce n’est pas personnel. C’est dans leur nature d’arabe de faire ce genre de chose, on se tue et se massacre sans rien de personnel, c’est juste qu’ils sont comme ça, la situation est comme ça1 Alex ne leur en veut pas dans un grand élan d’empathie et de compréhension pour la nature sanglante de ces gens moyenâgeux.

L’idéologie d’Alex et de son « nothing personal » est celle ci : ces gens (les arabes dirons nous mais peut-être aussi ces Afghans qui leur ressemble) ces gens là massacrent et font massacrer des journalistes. Sans cause, sans raison, sans révolution, sans politique, sans surprise (« predictable ») et c’est à ça que ressemble une zone de guerre au moyen-orient, toutes semblables, toutes sans cause ni autre raison que la nature moyen-orientale qui crée ce genre de situation.

C’est cette idéologie que Alex va aller promouvoir ensuite sur Russia Today dans une interview où il détaille son histoire.

Rappelons pour ceux qui ne sont pas aussi familier du monde des média que l’est Alex Thomson qu’aller se faire interviewer sur Russia Today n’est pas du tout innocent sur le plan idéologique.

Dans l’interview, ce qui ressort c’est surtout le mot « both sides » qui réapparaît pas moins de 10 fois, histoire qu’il pénètre vraiment profondément le cerveau. Examinons donc les passages où Alex utilise cette idée de « both sides » pour regarder de plus près les idées qu’il amène dérrière.

RT : Thomson’s mission to Syria was unique in a way, as he was reporting on both sides of the conflict, interviewing both Assad loyalists and rebels (c’est l’introduction)

‘Both sides involved in very dirty tactics’ (c’est le titre de l’article écrit en très très gros)

AT : By and large, when we spoke to Syrian people on both sides of the war, they were pretty honest and pretty straightforward in their assessments of the situation. That was the situation in places like Homs, on both sides, in Houla, on both sides. It was certainly the case on one side in al-Qubair. But when we got to the rebel side of al-Qubair, there was something different and for the first time, we encountered a degree of hostility and suspicion about us, because they had never seen foreign journalists who had a visa from Damascus, who were in the country legally, not illegally. And that immediately aroused suspicion on their part. »

Ici le both sides est utilisé pour montrer que les rebelles sont différents. C’est « both sides » tout le temps jusqu’à Qusayr où là, les rebelles ne sont plus du tout both sides. Après avoir parfaitement équilibrer la balance, Alex utilise Al Qusayr pour la faire pencher en défaveur des rebelles.

 It is very unusual, almost unheard of, to do the kind of things that we were doing, which is to go from Damascus, cross the lines with the Red Cross and Red Crescent, and talk to both sides.

La pratique de Alex est en réalité ultra courante et il n’est pas le premier à tenter l’expérience du « Both Sides » avec un visa du régime. Chez chacun de ceux qui ont tenté l’expérience, la volonté de mettre sur un plan équivalent le régime et les rebelles était évidente. C’est une manipulation purement idéologique ainsi que le montre la question de Russia Today :

RT: So can it be that your willingness to talk to both sides was the reason why the rebels wanted to set you up?

En clair : est-ce que c’est cette idéologie que les rebelles ont refusé qui vous a mis en danger ? Et la réponse d’anthologie de Alex :

AT: That’s certainly possibly the case.

Dans l’idéologie du Both Sides, les choses deviennent probablement certaine…

(…)  I’m not angry about it, I’m not upset about it, this is a war and these things will be done. Both sides are involved in very dirty tactics in this war. This is a nasty and dirty war on both sides.

Ici « both sides » est très clairement utilisé pour le rebelles responsables (mais non coupable) des very dirty tactics.

RT: So are Assad’s troops mostly responsible for this violence?
AT: No, it’s a war. Both sides are responsible.

Ici, de façon limpide, l’utilisation du « both sides » est utilisée pour la défense directe de Bachar al Assad. Both sides et it’s a war est utilisé pour répondre « non » à la question de la responsabilité de Bachar dans les violence.

On peut donc conclure de cette analyse de l’idéologie d’Alex que sa mésaventure ne constitue en aucun cas une preuve irréfutable et objective mais un récit idéologique d’une aventure voulue plus que vécue et cherchant à équilibrer le régime et les rebelles. Cet équilibre est ensuite démonté en défaveur des rebelles puisque c’est Al Qusayr qui constitue le scoop et sur lequel Alex veut attirer l’attention médiatique.

Clausewitz, l’homme qui a définit la guerre explique que « la guerre est la continuation de la politique par d’autre moyens » Éliminer toute politique de la couverture d’une guerre en mettant « both sides » sur un même plan c’est une négation idéologique de la réalité. C’est supposer qu’il n’y a plus ni bourreaux, ni victimes, ni innocents ni coupables, ni oppresseur ni opprimé, ni voleur ni volé, ni exploiteur ni exploité.

Cette idéologie, c’est du négationnisme.

Et ton idéologie, Alex, doit être combattue, nothing personal..

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Bernard Henri Levy dans le Serment de Tobrouk: le ridicule anachronique du socialisme colonial

11 Jun

Comment expliquer le flop flamboyant du film de BHL ? Assassiné par les critiques malgré les soutiens très en vue et très médiatiques de l’écrivain.

Alors que son rêve d’être l’homme par qui la bonne guerre arrive semble se concrétiser, BHL paradoxalement se retrouve héros de la fable « le roi est nu ». Aucun de ses détracteurs n’avait réussis l’exploit que BHL vient de réussir avec son film en se tirant une balle dans le pied.

Les critiques cinéma sont unanime pour saluer une heure et demi d’agonie devant l’ego surdimensionné de celui qui n’a pas trouvé en Libye d’autre sujet que lui-même.

Pour le Nouvel Observateur, BHL se tire une balle dans le pied

Pour Le Monde, il est le disciple involontaire de Charlie Chaplin

Pour La Croix c’est du narcissime sur grand écran

Pour Libération, “le serment de Mabrouk est sans conteste le meilleur film de Sacha Baron Cohen”

Sur le Huffington Post on trouve quelques extraits et la bande annonce du film pour se faire une idée

Le petit jeu de BHL sur la Libye a marché un moment puis avec le serment de Tobrouk, tout s’écroule. Car BHL est confronté à un problème qu’il n’attendait pas : l’histoire qu’il veut n’est pas la réalité. BHL ne peut parler de révolution puisqu’il veut une guerre. Et il ne peut parler de guerre puisque c’est une révolution. Il finit donc avec la seule réalité tangible : lui même. Et le roi est nu, et ridicule…

Le problème de BHL par BHL, pour BHL avec BHL c’est que la réalité du peuple Libyen et de sa révolution, ses avancées, sa lutte, sa réussite et surtout, évidemment, sa victoire sont étouffés sous l’égo de l’homme autant que sous les critiques de ses détracteurs : les deux sont entièrement d’accord pour dire que l’action de BHL a été réelle et que sans l’intervention de l’OTAN, Kadhafi ne serait jamais tombée.

En clair l’homme blanc a amené la démocratie en Libye. Pour BHL c’est bien, pour ses détracteurs c’est irresponsable de donner la démocratie aux arabes puisqu’ils vont aller vers l’islamisme. Problème, aucune de ces deux positions n’accepte la réalité de la révolution libyenne : les Libyens se sont soulevés contre Kadhafi tout seuls le 15 février 2011 et à cette époque BHL ne savait pas placer Benghazi sur une carte.

Non, le 2 février 2011, BHL, comme tout le monde, se demande avec inquiétude si l’Egypte post-Moubarak va « renégocier le traité de paix avec Israel » et évidemment se paye le filage inévitable de la métaphore du printemps arabe qui deviendra l’hiver islamiste des frères musulmans.

En 13 jours, BHL a su flairer l’opportunité d’une intervention militaire dont sa carrière médiatique a besoin.

Avec cette prémonition du prophète auto-réalisateur (et auto-acteur) :
“Ce 28 février, où j’écris, rien ne dit que ce peuple vaillant, admirable de détermination et de dignité, ne viendra pas à bout, seul, et dans des délais brefs, d’un tyran dont il a déjà su montrer qu’il était aussi minable que fou furieux.”

Au passage : la révolution va échouer, l’armée égyptienne est l’armée de la liberté, l’an 2 en France = 2011 dans le monde arabe (qui a naturellement deux bons siècles de retard), Un libyen = un égyptien = un tunisien et les frontières nationales de ces pays n’ont pas vraiment à être respectées car tous ces gens sont des arabes.

C’est en réussissant à ne jamais se départir de cette vision orientaliste et coloniale que le rôle profondément anachronique de BHL sera en réalité inutile sur le plan de l’histoire et catastrophique sur le plan historiographique (la façon dont l’histoire est écrite).

D’abord, rien n’indique que la révolution Libyenne aurait été définitivement écrasée sans une intervention militaire de l’OTAN. La volonté de Kadhafi de massacrer tout le monde est certaine mais on peut voir en Syrie qu’aucun massacre n’a encore pu stopper la révolution. On a aussi l’exemple de plusieurs villes Libyennes, Misruta en particulier qui ont payé un énorme tribu mais ont néanmoins résisté de longs mois sans intervention. Ce n’est pas pour prendre position contre l’intervention de l’OTAN, à laquelle nous étions favorables, simplement rappeler que rien ne permet d’affirmer que la révolution aurait été écrasée définitivement et que Kadhafi ne serait pas tombé sans intervention militaire de l’OTAN. C’est le premier mensonge de BHL.

Ensuite, rien n’indique que BHL ait contribué de quelque manière que ce soit à une intervention militaire déjà décidée par les membres de l’OTAN et avalisée par l’ONU (où il ne bénéficie d’aucune de ses ficelles). C’est le second mensonge.

BHL croit à ses mensonges car il a passé toute son action en Libye à donner corps aux fantasmes orientalistes que les média voulaient avoir.

Les média voulaient des révolutionnaires naifs, tribaux, pouilleux, désordonnés, incompétents face à un dictateur sanguinaire et un « occident » dont l’interventionnisme aux relents coloniaux est à rapprocher de l’Iraq pour les débats d’experts. BHL va leur donner point par point tous ces éléments.

Quand les média veulent de l’occident interventionniste et colonialiste ils trouvent BHL en agent secret qui arrange l’intervention auprès de Sarkozy (le président de l’homme africain pas entré dans l’histoire). Lorsqu’ils veulent du rebelle couleur locale (pouilleux assis par terre et qui mange avec les doigts) ils ont BHL assis par terre à manger « du mouton au riz graisseux » dans le désert avec des chefs de tribus. Lorsqu’ils veulent de la Libye tribale BHL leur réunit les chefs tribaux et leur fait signer un appel à une Libye unie, amplifiant ainsi artificiellement le rôle politique des tribu dans la révolution.  A ceux (il y en a) qui veulent de la France coloniale avec un soupçon de complot judeo-sioniste international, BHL va leur faire un discours colonial devant des libyens qui agitent des drapeaux francais :   « Jeunesse de Benghazi, libres tribus de la Libye libre, l’homme qui vous parle est le libre descendant d’une des plus anciennes tribus du monde » puis aller affirmer que c’est par son sionisme et sa judéité qu’il a fait ce qu’il a fait. Malgré celà, on sent bien que l’argument sioniste ou judaique n’a rien à faire dans le débat.

BHL n’incarne pas le juif ni le sioniste, il incarne le blanc dans sa plus pure tradition coloniale. Le blanc sauveur de l’arabe aux prises avec son dictateur arabe. BHL « n’y connaissant rien en stratégie militaire » mais dont on apprécie les conseils stratégiques tellement son ignorance de blanc est de toute façon supérieure à ce que la révolution arabe peut produire comme chefs militaires arabe.

BHL le blanc sachant utiliser la technologie de blanc (téléphone satellitaire, ordinateur aux côtés de l’inutile arabe et de son inutile mais exotique prière)
Image du film de BHL le serment de Tobrouk, du Huffington Post).

BHL capable de discuter avec les grands blancs (Cameron, Sarkozy, Clinton, Netnyahu…) BHL paternaliste expliquant aux Libyens tribaux comment on se comporte dans le salon d’un blanc. BHL le blanc qui peut, BHL le blanc qui sauve, BHL le blanc qui « comprend » le tribalisme Libyen, BHL le blanc chevalier blanc à la chemise blanche : BHL peau blanche masque noire pour paraphraser Fanon.

BHL ne s’est pas mis au service de la révolution mais il a mis la révolution à son service. Pour avoir un accès direct avec les grands blancs de ce monde. Et c’est au festival de Cannes qu’il choisit de présenter son film, pas en projection plein air dans Benghazi libérée.

BHL barbouzard colonial opportuniste s’est auto attribué un mandat officiel dans une révolution qui n’est pas la sienne et qu’à ce titre il ne reconnaît pas. Si BHL peut faire la guerre sans l’aimer, il est bien incapable de faire la révolution en l’aimant (comme a pu le faire la remarquable Stéphanie Lamy dont le rôle réel et la modestie sont seul comparable à l’égo et l’inutilité de BHL).

Mais BHL est l’incarnation d’un anachronisme : il veut être un héro romantique de la révolution arabe tel que le fut Lawrence d’Arabie mais finit en bouffon ridicule aussi comique que Lawrence fut tragique. Là où Lawrence tentait sans succès d’instrumentaliser le colonialisme au profit de l’indépendance arabe, BHL fait l’inverse. Il tente d’instrumentaliser la révolution arabe au profit de sa seule figure coloniale. Faire de la révolution l’aventure coloniale de BHL afin que le débat lui soit toujours favorable.*

Un colonialisme pro-BHL (le blanc il doit amener la démocratie à l’arabe) ou un colonialisme anti-BHL (le blanc il doit pas amener la démocratie à l’arabe) ainsi que le résume Anne Sinclair dans le huffington post. Personne n’acceptant le simple fait que ce n’est pas le blanc qui amène la démocratie à l’arabe et que BHL est un microscopique petit globule insignifiant dans une histoire qui touche plusieurs millions d’acteurs, directs ou indirects. Il est la goutte d’huile coloniale dans l’océan révolutionnaire : les deux ne se mélangent pas et c’est soit l’un soit l’autre. Lorsqu’on les sépare, la goutte d’huile devient aussi importante que l’océan et BHL gagne son pari médiatique.

Même l’excellent Boniface s’y laisse prendre. Après avoir pourtant réussis à séparer la prise de position de BHL (pour une intervention sans mandat de l’ONU) de la véritable intervention militaire qui mettait en place la « responsabilité de protéger », Boniface tombe dans le piège des variations sur le thème « c’est pas si bien qu’on le dit depuis la chute de Kadhafi »

Même problème pour l’excellente Audrey Pulvar, obligée, pour critiquer BHL de salir la révolution qu’il aurait soutenu. Et encore même problème pour Bruno Roger Petit qui attaque Pulvar et Polny mais en défendant le colonialisme socialiste de BHL. Un anachronisme total mais que BHL refait vivre et remet au cœur du débat.

Ni Boniface ni Pulvar ni Bruno Roger Petit ni aucun des détracteurs ni défenseurs de BHL n’accepte comme prémisse que BHL n’a jamais soutenu la révolution et n’a joué qu’un rôle médiatique d’anachronisme colonial dans un événement historique inédit. BHL a simplement transformé une révolution arabe Libyenne que personne ne voulait voir en une guerre civile avec intervention “occidentale” que tout le monde pouvait comprendre. La révolution n’est pas finie mais BHL a gagné la guerre.

Cette négation de la révolution par « la guerre sans l’aimer » de BHL convient à tout le monde car elle permet de retrouver le concept O combien colonial du bon et du mauvais arabe. Un concept orientaliste qui a été perdu avec la révolution arabe mais dont on a beaucoup de mal à se défaire et que BHL permet de réhabiliter pour le plus grand confort intellectuel de ses opposants et partisans. Avec le bon et le mauvais arabe, l’essentiel est de faire porter le débat sur qui est le bon et qui est le mauvais. On peut distribuer les points que l’on veut :

Le bon arabe c’est celui qui accepte de se laisser bombarder pour son bien : le Libyen.
le mauvais arabe c’est celui qui refuse de se faire bombarder pour le bien commun (le palestinien par exemple).
Le bon arabe c’est celui qui reste chez lui, le mauvais celui qui veut venir « chez nous »
La bonne révolution arabe c’est celle qui se fait avec intervention possible de l’OTAN, la mauvaise celle qui va déboucher sur la Charia (comme en Egypte, Tunisie, Libye…)
Le bon arabe c’est l’arabe soumis au colonialisme touristique comme le Tunisien ou l’Egyptien, le mauvais arabe c’est celui qui possède beaucoup d’argent et « notre » pétrole comme le Saoudien qui voile sa femme ou le Quatari qui rachète nos équipes de foot.
Le bon arabe c’est le sunnite pro-occidental, le mauvais arabe c’est le chiite pro-iranien.
Le bon arabe islamiste c’est celui qui veut un islamisme sur modèle non arabe turque. Le mauvais arabe islamiste c’est celui qui veut un islamisme sur modèle non arabe iranien.
Le bon arabe révolutionnaire c’est le laïque, le mauvais arabe révolutionnaire c’est l’islamiste
etc.

C’est une lutte sans merci est-ce que le bon arabe, avec l’aide du socialisme colonial style BHL va triompher ? Ou alors est-ce que l’extrême droite réactionnaire va réussir à faire accepter comme vérité que l’arabe est foncièrement mauvais et que donc c’est le mauvais arabe qui va gagner et que les efforts des bobos socialiste sont vains?

BHL, lui, est sur de gagner à tous les coups. Les partisans du bon arabe deviennent automatiquement coloniaux (Bruno Roger Petit salue le rôle colonial de BHL), les anticoloniaux deviennent automatiquement d’extrême droite (et Pulvar se retrouve à attaquer BHL avec le même discours sur la Libye que Marine le Pen).

Mais dans son film, BHL n’arrive pas à mentir. Le bon arabe n’existe pas, c’est BHL qui le créé de toute pièce, c’est par lui que l’arabe devient bon, c’est lui que le bon arabe acclame à la tribune, c’est dans ses bras que l’arabe émotionnel peut pleurer, c’est à ses cotés que l’arabe combat, c’est avec son stylo que l’arabe écrit. A la fin du film BHL avertit des risques sur la Libye (charia, terrorisme, droit des femmes) : sans lui le bon arabe risque de (re)devenir mauvais.

Une posture tellement extrême que BHL devient la caricature même du socialiste colonial qu’il incarne. C’est toute la mission civilisatrice, le fardeau de l’homme blanc qui est ridiculisé et décrédibilisé. Un ridicule salutaire.

 

*Merci à ER pour ses conseils sur la correction de ce passage qui initialement se contentait de simplement comparer BHL et Lawrence oubliant de souligner le rôle comique de BHL incomparable avec une vrai figure romantique et tragique telle que Lawrence

Claude Imbert et la révolution Haram

27 May

On peut prendre cette magnifique chronique de Claude Imbert afin de démonter certains mythes délirant sur la révolution arabe et d’expliquer un peu ce qu’ils servent.

Claude Imbert se pique d’analyses bien réactionnaires de la révolution arabe. après la « démocratie halal » voici le dernier en date :

Damas: brûlot islamique

En bon réactionnaire, Claude Imbert doit démontrer la nocivité de la révolution, son inconséquence, les dangers des lendemains qui déchantent. Problème en contexte : quand on fait ça on se retrouve dans les alternatives coloniales, racistes ou sanguinaires de la répression. On verra dans cette analyse le processus qui pousse la pensée réactionnaire et identitaire à essayer de noyer la révolution arabe. Si le monde arabe accède à la démocratie, cela ruine complètement l’idée que la démocratie appartient à l’identité de la « civilisation occidentale » dont ont besoin les courants identitaires

Ca commence dès le premier paragraphe avec la « tragédie syrienne » qui provoque le « grand remue-ménage arabo-musulman ».

Tragédie est déjà significatif : on est spectateur d’une tragédie qui se terminera mal de toute façon, c’est une tragédie. Le remue-ménage évoque une idée assez l’idée raciste: le remue-ménage, le bordel, le souk, le bazar, le chaos inhérent à toute société arabe, inscrite dans ses gènes et dans les gênes du moyen-orient. Ce n’est pas une révolution c’est un désordre et quelqu’un va devoir ranger après.

Puis, Bachar al Assad est donné comme : « le dernier domino d’une chute en cascade de despotes arabes, de Ben Ali à Moubarak et Kadhafi. »

Enfin ! Ca commence à bien faire ces arabes qui se mettent à mettre par terre leur despotes, il faut que la chaîne se termine et Bachar al Assad apparemment est le dernier domino. Bahrein, Algérie, Maroc, Jordanie, Oman, Koweit, Emirats, Qatar, Arabie Seoudite, Liban, Palestine… aucune chance. Tunisie, Egypte, Yémen, Libye : circulez y’a plus rien à voir. La révolution doit finir et Bachar est le dernier domino.

L’idée de Domino, en apparence anodine est aussi assez malsaine. Comme dit Jean-Pierre Filiu qui lui consacre une de ses 10 lecons sur la révolution arabe, ce n’est pas une partie de dominos et la chute des dictateur ne va pas de soi.

L’idée de domino donne aussi à penser que c’était facile : on en pousse un les autres tombent en cascade. Or les révolutions et ceux qui les ont faites se sont battus comme des acharnés pour en arriver à ce résultat. Ils sont morts, en Tunisie, en Egypte, au Yémen et meurent encore en Syrie, ils ont créés des mouvements politiques, scandé des slogans, mené des luttes, se sont battus avec les forces de sécurité se sont fait arrêter et torturer. Ce ne sont pas des dominos mais des dictateurs très puissants avec la mainmise sur leur pays depuis des décennies et aucun n’est tombé facilement en soufflant un peu dessus. Parler de domino c’est aussi réduire à presque rien l’énergie et la force de la révolution et donc faire accepter plus facilement l’idée que cette révolution va rater et sera récupérée par les islamistes.

« Mais, derrière la guerre civile rampante, se profile en filigrane la recomposition de tout le Moyen-Orient. »

La recomposition du Moyen-Orient est une idée exclusivement coloniale. C’était le rêve éveillé des néoconservateurs américains. C’est aussi la suite logique de la « composition » du moyen-Orient initial, c’est à dire la colonisation de la région. La recomposition suppose évidemment d’être le fait de puissance étrangère coloniales ou néo-coloniales. Pas de « libération » du moyen-Orient, ni d’indépendance ni d’émancipation mais une recomposition. Suivent donc les enjeux de cette recomposition : des intérêts et des jeux de puissances d’ensemble géopolitiques.

Comme toute « recomposition du moyen-orient » : on prend une carte de la région et on commence à colorier.

C’est ce que fait Imbert :

« Un vaste conflit la domine [la recomposition du moyen-orient]: celui qui s’envenime entre les deux grands courants islamiques. D’un côté, l’ensemble sunnite et son “printemps arabe” qui consacre l’entrisme politique de l’islam. Il a pour chef de file l’Arabie saoudite et le Qatar. De l’autre côté, l’ensemble chiite que manipule, à Téhéran, la théocratie perse avec ses sicaires arabes en Irak, dans le Hezbollah libanais et son alliance damascène. C’est tétanisées par cette vision que les grandes puissances surveillent la tragédie syrienne. L’oeil regarde Damas mais les pensées se perdent dans une pelote de fils enchevêtrés que démêlent peu à peu les fidèles séparés d’Allah. »

Ici dans un seul paragraphe on a beaucoup de chose. D’abord le champs lexical particulier: le conflit qui « s’envenime » entre deux serpents. Un bloc pratique « l’entrisme » et l’autre « manipule ». Le mot « Sicaire » aussi est très violent et renvoi à une tradition antique de traîtrise terroriste moyen-orientale. Les « grande puissances » (sans autre précision simplement qu’elles sont grandes) sont « tétanisées » infectées de tétanos, paralysées par le venin des deux serpents qui ont paralysées leur proies pou mieux les dévorer. Pour finir, c’est une « pelote de fils » qui se démêle : pas de grands intérêts, pas de nécessité impérieuse, pas d’enjeux vraiment intéressant dans ces arabes divisés (en deux), juste une simple pelote de fil qui se démêle : pourquoi perdre son temps et énergie avec ces gens traîtres et venimeux alors qu’au fond on pourrait regarder ces petits chatons de loin… La fin du paragprahe sur « les fidèles spéarés d’Allah » permet un doux glissement par synonyme entre islamistes théocratique et fidèles d’Allah. Le mot Allah aussi permet un stricte séparation entre les religions en appelant « leur » Dieu d’un nom différent de celui des chrétiens.

Sur le fond maintenant : le moyen-Orient est divisé en deux : chiites et sunnites. Il n’y a pas de bien et de mal, les deux sont également mauvais : Islamisme sunnite et islamisme chiite mais islamisme dans tous les cas. La vision est purement géopolitique : des capitales et des pays sont individualisée et on les place comme aux échecs. Imbert trace deux gros ronds sur la carte et il colorie au milieu : un vert pour les chiites, un vert un peu différent pour les sunnites. Après on peut jouer aux échecs : ici « le printemps arabe » est pris comme une des pièces du jeu sunnite, Hezbollah et « sicaires » sont des pièces du jeu chiite. En fait c’est le vieux jeu colonial simplement joué par d’autres. Anglais et Français y ont joué avec les mandats ; URSS et USA se sont fait une partie durant la guerre froide et désormais la partie est reprise par Arabie Saoudite et Iran.

Sur le fond subliminal on voit aussi que certaines analyses sont imposées comme ça sans aucune explication ni argumentation ni référence aucune. Ainsi :

  • Le printemps arabe est exclusivement sunnite et consacre l’entrisme politique de l’islamisme
  • Le Qatar, l’Arabie Saoudite et Téhéran sont les nouveaux maîtres du moyen-orient (qui a besoin de maîtres)
  • Le Moyen-Orient est divisé en deux superpuissances religieuses (pas de mouvement politique, de droit, de citoyen, de libre arbitre, de courant artistique, de conscience nationale…)

Le paragraphe se termine sur « les fidèles séparés d’Allah », qui, en effectuant une séparation bien nette entre leur religion et la « notre » permet d’introduire le paragraphe suivant :

« De même qu’au XVIe siècle la religion réformée et la catholique imposèrent à notre Europe leurs partages conflictuels, de même les deux grands courants de l’islam imposent, peu à peu, à l’univers arabo-musulman leurs aires prosélytes. »

Le passage est en gras et sous tend deux idées : d’abord l’inévitable « différence des civilisations »: l’une serait chrétienne avec une histoire chrétienne et l’autre musulmane… avec une histoire islamiste. Ensuite une évolution parallèle mais différée : ce qui se passe là bas est ce qui s’est passé ici, chaque « civilisation » devant suivre des chemins parallèles sans se croiser, sans se mêler.

La référence au XVIeme siècle indique évidemment que « ces gens là » ont 5 siècles de retards sur « nous ».

Enfin on note aussi un beau et bien nauséabond « notre europe » qui donc appartient à un « nous » indéfinie mais qui s’oppose inévitablement à l’arabo-musulman, donc qui doit ressembler à quelque chose de blanc et de chrétien. L’association « notre » et « europe » réapparait pas moins de trois fois dans le texte. L’idée c’est évidemment de rappeler que toute les civilisations ne se valent pas

Claude Imbert continue ensuite sur son développement : le moyen-Orient c’est chiites contre sunnites et le printemps arabe c’est une révolte sunnite. La nocivité de ce raisonnement arrive assez vite dans ce paragraphe :

«  Autour d’El-Assad, les alaouites sont le dos au mur, assurés qu’une défaite les livrerait au massacre. Une conviction que partagent les chrétiens de Syrie et ceux du Liban voisin, la plus forte communauté chrétienne du Moyen-Orient.

Voici donc une dictature abhorrée mais que soutiennent, bon gré mal gré, des communautés – chrétienne, druze, kurde – qui redoutent le pire de la révolte sunnite. Et de son slogan : “Les alaouites dans la tombe et les chrétiens à Beyrouth…” »

Cette suite est naturelle car on est obligé d’arriver au même raisonnement qu’Imbert lorsqu’on suit cette logique purement sectaire : les alaouites (tous sans exception) sont avec Assad qui est aussi Alaouite et les minorités chrétiennes, Druzes et Kurdes le soutienne aussi car elles craignent l’hégémonie sunnite qui sera l’avènement de la révolte sunnite. Et voilà consacré le pilier de la propagande du régime d’Assad : la protection des minorités contre la révolte sunnite des agents étrangers saoudiens quataris et Al Quaeda.

Assad se fiche éperdument des minorités et ne protège que lui même mais l’un des pilier essentiels de sa propagande et celui qui marche le mieux est de déclarer que la révolution sera un bain de sang pour les minorités et que cette révolution est l’oeuvre de groupes armés par le Qatar et Arabie Séoudites qui utilisent les sunnites. Tout l’enjeu d’une contre révolution est d’accréditer l’idée que le changement sera pire que ce qui précédait, c’est cette idée et elle seule qui peut faire échouer une révolution et Bachar met donc toutes ses forces dessus. Ce qui est amusant c’est que Claude Imbert veuille absolument lui donner un coup de main…

Et comme si on n’avait pas assez bien compris à quel point la révolution était dangereuse et nocive (et sunnite), Claude Imbert lui attribue d’office « son » slogan fachiste et menaçant : “Les alaouites dans la tombe et les chrétiens à Beyrouth…”.

Mais quel intérêt pour Claude Imbert de vouloir briser la révolution Syrienne et soutenir la propagande de Bachar al Assad ?

En fait, ce n’est pas par cynisme ou manque d’humanité, c’est simplement parce que Imbert, comme beaucoup, est soumis entièrement à une vision coloniale et à un raisonnement de civilisations et que ce raisonnement ne peut pas mener ailleurs qu’à soutenir Assad…

Dans ce raisonnement les puissances jouent aux échecs au moyen-orient, l’humanité est divisé en grands espaces géopolitiques et, in fine, il n’y a pas de révolution possible au moyen-Orient mais simplement une évolution négative de cette civilisation arabo-musulmanne. Il faut empêcher cette évolution négative vers l’islamisme en entravant son développement par la force coloniale ou néo-coloniale. En clair, soutenir un dictateur « laique » ou ouvrer pour empêcher ou retenir l’évolution naturelle de l’arabo-musulman vers la théocratie islamiste.

C’est ainsi qu’Imbert finit son article. Après un petit paragraphe passé à se fantasmer en espion expert analyste des implications néo-coloniales de la région, Imbert conclu :

« Pour nous, Européens, la tragédie syrienne n’est pas si lointaine qu’on croit. Elle nous administre cette évidence : sur notre Europe pèsera bientôt l’avenir islamique du “printemps arabe”. Et celui d’un proche – très proche – Orient ! »

Comme originalité et innovation d’Imbert on notera l’utilisation du terme « proche-orient » servant à placer l’idée du rapprochement de la menace islamiste. Imbert annonce la fin du cycle orientaliste : l’établissement des définitions orientalistes de « orient ; moyen-orient ; proche-orient » qui a servi à la domination coloniale sert désormais à la peur du musulman et au repli sur soi identitaire « nous européens / très proche-orient islamiste » qui veut nous envahir. Entre « eux-islamistes» et « nous -europe » il y a une frontière culturelle insurmontable : à eux la dictature et l’islamisme obligatoire, à nous la liberté et la démocratie intrinsèque.

Et donc on peut retrouver le très classique : il vaut mieux un dictateur « laïque » que l’islamisme d’Al Quaeda.

Le problème est que cette vision est précisément le pilier sur lequel reposaient les dictatures qui ont usé et abusé de l’argument pour se maintenir au pouvoir. Toute résurgence de ce mythe est en fait une résurgence de l’ancien régime. Ce sont ces dictatures et ce mythe précisément que combat et détruit la révolution arabe. L’enjeu de la révolution est justement de détruire la dictature et son mythe fondateur avec. Pour maintenir ce mythe vivace, et, avec lui, pouvoir amener l’idée de « notre europe » Claude Imbert est donc obligé de légitimer Assad et ses comparses, en détruisant l’idée de la révolution, en affrimant l’islamisme comme la suite logique de la fin des dictateurs, en affirmant que la révolution est l’émanation des puissances sunnites cherchant à déstabiliser la syrie en raison de son alliance avec « l’arc chiite »

On ne peut pas reprocher à Claude Imbert d’être réactionnaire, c’est son droit le plus stricte. Mais être réactionnaire à l’époque de la révolution arabe, c’est être dans le camps d’Assad et de Kadhafi et d’accepter que les morts et les tortures soient moins effrayante que la peur du changement et moins importante que l’invention réactionnaire de « notre » identité européenne.

Pour pouvoir simplement écrire « notre europe », Claude Imbert et ses amis auront besoin que la révolution arabe finisse dans le sang de la répression, dans l’oppression théocratique, dans le massacre interconfessionnel ou dans la domination coloniale. Si « les arabo-musulman » accèdent à la liberté et la démocratie « nous » perdons notre identité chrétienne d’occident démocratique : tel est l’enjeu des visions réactionnaires de la révolution arabe.

Sur une idée de Slavoj Zizek appliquée à la lutte contre le terrorisme

18 May

Une idée de Slavoj Zizek : de la nécessité de renverser le processus d’exception.

Dans « vivre la fin des temps » Zizek prend l’universalité concrète de Hegel pour renverser le processus d’exception. Les États et sociétés ont élaborés des lois générales et des principes moraux ou humains érigés en absolus puis ensuite élaborés toutes les listes d’exceptions et des cas dans lesquels ces principes et lois peuvent ne pas s’appliquer.

Il prend pour illustrer cette histoire l’exemple d’un talmudiste confronté à la parole divine qui autorise la peine de mort. Le talmudiste prend alors la parole divine comme un lapsus de Dieu, une petite erreur qu’il convient d’accepter mais en listant toute une série d’exception qui interdisent la peine de mort la rendant en théorie juste mais en pratique inapplicable.

« la beauté du procédé est qu’il inverse le tour de passe passe habituel consistant à interdire une chose en principe (la torture par exemple) avant d’introduire assez de restriction (« sauf dans des circonstance extrême sécifiées ») pour garantir sa réalisation chaque fois que le besoin s’en fait vraiment sentir. C’est donc soit « en principe oui mais en pratique jamais », soit « en principe non mais lorsque ‘exige des circonstances exceptionelles, oui. » (Slavoj Zizek, vivre la fin des temps)

Ce renversement permet à Zizek de retrouver le caractère immérité et injuste de la peine capitale dans chaque cas particulier où l’on prétend l’appliquer.

Ce « tour de passe passe » comme l’appelle Zizek est un point crucial du débat sur la torture en particulier et tous le terrorisme en général.
D’un point de vue de principe, la torture est interdite mais, dans le cas du terrorisme, on peut sous certains conditions.

La tarte à la crème élaborée par les partisans de la torture comme moyen de lutte contre le terrorisme est le fameux « time-ticking bomb terrorist scenario » : vous détenez un terroriste qui a placé une bombe qui explosera à l’heure H et seul le terroriste sait ou elle se trouve. Question (rhétorique) : autorisez vous exceptionnellement la torture d’un homme pour sauver des centaines d’innocents ?»

Si on renverse le processus comme le fait Zizek, on se retrouve avec un principe général qui autoriserait la torture comme moyen légitime mais qui forcerait à examiner les cas dans lesquels cette torture est inapplicable, injuste ou inutile en pratique.

On se retrouve avec un « ticking bomb terrorist scenario » qui se termine par « vous avez le droit en principe de torturer cet homme, pensez vous que cette torture peut sauver des centaines de vies ? ».

En abolissant l’interdiction de principe de la torture et en renversant l’exception et la règle, on se retrouve avec, en fait, la façon dont le débat doit être posé à l’origine : en quoi la torture est-elle utile ?

On se retrouve à répondre à cette question avec des débats, des réponses et des questionnements qui vont tous venir invalider la torture en pratique ou en tout cas sérieusement la remettre en question :

  • La torture est elle le seul moyen d’obtenir des informations ?
    (non)
  • Est-elle le moyen le plus rapide ?
    (ça dépend du bourreau, de la victime, des moyens employés par rapport à la capacité de résistance de la victime…)
  • Dès lors, et combinant les deux questions : y a-t-il des moyens plus rapides ?
  • Les informations qu’on obtient sont-elles fiables ?
    (il est impossible de savoir avec certitude si un torturé ment ou dit la vérité. Le seul moyen de savoir est de confirmer l’information à l’aide d’une autre source rendant de facto la torture inutile si elle n’est pas accompagnée de non-torture ou de plus de torture. La torture d’un seul homme en pratique impossible : soit aucun soit plusieurs…)
  • Quelle conséquences de l’emploi de la torture comme moyen de sauver des vies innocentes ?
    (la conséquence est inévitablement une dé-légitimation de l’état et du pouvoir qui emploi une force antidémocratique pour répondre à une menace antidémocratique. Cette dé-légitimation était précisément le but initial du terroriste au moment de poser sa bombe. Lorsque l’état torture, il accède donc à la demande du terroriste de se dé-légitimer, faisant de la torture une simple forme de négociation violente entre l’état et le terroriste : on paye en démocratie, en légitimité et en droit de l’homme ce qu’on aurait payé en argent par exemple dans une autre forme de négociation)

La torture ainsi privé de son caractère exceptionnelle et réduite à ses effets réels est considérablement moins défendable que comme exception « réaliste » à un principe « droit-de-l’hommiste »

Comme exception elle devenait la force, le réalisme, la nécessité par rapport à un beau principe « idéaliste » inapplicable en pratique (comprendre : les bobos couilles molles qui refusent la torture sont bien gentils mais leur principe ne tient pas face à la dure réalité de la vie)
La torture faite principe, le débat est inversé et ce sont les partisans de la torture qui sont sur la défensive : très beau principe d’imaginer que la torture d’un homme peut sauver des vies innocentes mais qui ne tient pas une seconde face à la cruelle complexité de l’être humain.

On peut étendre cet outil de renversement de la règle à de nombreuses questions de sécurité, thème sur lequel la droite a réussis à imposer le présupposé de l’efficacité de ses solutions d’exception confronté au présupposé de l’inefficace, impossible ou irréaliste principe général. Les droits de l’homme sont un beau principe mais la torture est parfois nécessaire ; Le respect de la vie privée doit être la règle mais dans certains cas on a besoin de vidéo-surveillance ; La liberté des citoyens est l’idéal mais la lutte contre le terrorisme impose de parfois les restreindre etc.

Cela permet d’occulter sur le fond tout débat sur combien la torture est inefficace, la vidéo-surveillance profondément inutile ou l’inconséquence de la réduction des libertés comme outil de lutte contre le terrorisme.