Alain Gresh ou le refus de la révolution par la négociation

5 Sep

Pourquoi est-il aussi difficile de reconnaître un génocide.

Ce qui se passe en Syrie n’a rien de complexe et est compréhensible par un enfant de 10 ans : un dictateur massacre son peuple pour garder le pouvoir. Mais, car il y a un mais, c’est plus compliqué que ça. Il faut que ce soit plus compliqué que ça car… Car sinon on arrive à se rendre compte que ce qui se passe en Syrie est un génocide. Et que l’être humain s’est tellement souvent dit « plus jamais ça » que devant l’impossibilité de l’arrêter ni de l’accepter c’est le négationnisme qui l’emporte. Face à la question « que faire » répond une sorte de tendance négationniste à nier la réalité du génocide et de la révolution en Syrie.

C’est ce qui arrive à Alain Gresh dont l’article « que faire en Syrie » ne contient pas une seule fois le mot « révolution ».

On l’a dit à plusieurs reprises ici : le pouvoir porte la responsabilité majeure du bain de sang et de la spirale de violence qu’il a largement alimentée. Mais la crise syrienne se réduit-elle à un pouvoir dictatorial affrontant l’ensemble de son peuple ? Si tel était le cas, le régime serait tombé depuis longtemps. D’autre part, peut-on comprendre la crise en dehors de sa dimension géopolitique, en dehors de l’action d’acteurs aux motivations diverses ?

« Mais », tout est dans le « mais ». C’est ce « mais » qui ouvre la porte sur toute une série d’arguments pro-Assad. (et nous ne parlerons ici que des arguments étant entendu qu’Alain Gresh n’a jamais pris la défense de Bachar al Assad ni appelé à son maintien au pouvoir). Il est évidemment impossible de dire qu’Alain Gresh est pro-Assad, ce que l’on peut dire c’est que ce « mais » qu’il oppose à la réalité de la révolution et du génocide syrien l’oblige à aller chercher dans des arguments développés par les pro-Assads depuis 16 mois déjà. « spirale de violence qu’il a largement alimenté » par exemple est déjà tendancieux. C’est faux : spirale de violence qu’il a initié, mise en place, élaborée etc. La spirale n’est pas venue de nulle part et durant de longs mois les Syriens ont acceptés de se faire massacrer en manifestant sans armes.

Le « mais » permet aussi d’introduire le jugement sur l’histoire, préalable au négationnisme : « si tel était le cas, le régime serait tombé depuis longtemps ». Une simple phrase qui n’a l’air de rien mais qui indique comment les meilleurs analystes peuvent abandonner toute rigueur scientifique lorsqu’il s’agit de la Syrie. De quelle exemple historique, analyse ou étude Alain Gresh s’inspire-t-il pour déclarer doctement que la révolution syrienne va trop lentement ?

Et enfin, l’argument massue : la « dimension géopolitique » sur laquelle on reviendra en fin d’analyse pour montrer comment la « dimension géopolitique » oblige l’esprit à incliner en faveur de la dictature fasciste.

D’abord, comme ailleurs dans le monde arabe, s’est exprimée une aspiration à la liberté, à la fin de la dictature. Mais la militarisation de l’opposition – favorisée par les ingérences extérieures et par la brutalité du régime –, son incapacité à présenter un programme rassembleur, ses profondes divisions ont ouvert de larges fractures dans le peuple syrien.

« Mais » là encore. On constate ici que cette nouvelle opposition est encore plus idéologique que la première. On n’est pas dans l’histoire mais dans sa négation. Au lieu de “mais” l’auteur aurait pu choisir « puis » donnant ainsi « D’abord, comme ailleurs dans le monde arabe, s’est exprimée une aspiration à la liberté, à la fin de la dictature. [Puis] la militarisation de l’opposition etc. » Ainsi apparaîtrait au lecteur une logique historique de la révolution. Mais l’utilisation du « mais » laisse déjà penser que l’abandon par la révolution syrienne de la stratégie non violente n’est pas naturelle ni logique et procède d’un processus étranger.

Il choisit une opposition idéologique qui l’entraîne, là encore malgré lui dans une subtile défense du régime d’Assad : la « militarisation » mot souvent employé mais qui occulte le fait que ce n’est pas une armée organisée que combat Assad mais une résistance populaire composée de soldats ayant fait défection avec leurs armes et qui, après 16 mois de massacres, commencent à recevoir au compte goutte un peu d’aide extérieure. « Militarisation de l’opposition » suppose déjà livraison d’armes en masse, organisation militaire, entraînement dans des camps à l’étranger, hiérarchie et coordination etc. ce qui est encore loin d’être le cas.

Ensuite la responsabilité du régime est mise sur un plan égal avec les « ingérences extérieures… » Pour finir sur une décrédibilisation très large de « l’opposition » : divisée, incapable et surtout « en fracture avec le peuple syrien ». Cette dernière est probablement la plus agressive car une révolution qui serait en fracture avec le peuple et irait à l’encontre de celui-ci ne serait évidemment pas une révolution… (mais une conspiration de l’étranger contre la volonté du peuple syrien et sa souveraineté comme le clame la propagande d’Assad depuis des mois ?)

Viennent ensuite les classique : l’incapacité des rebelles de gagner face à un régime très stable et bien implanté « dans les minorités » et « la bourgeoisie sunnite » et incapable de s’étendre dans les deux grande villes Damas et Alep. Des antiennes répétées à l’envie par l’écrasante majorité des analyses et des experts et dont la propagande pro-bachar (comme le site infosyrie.fr) assure la diffusion. Alain Gresh cependant laisse croire que ces analyses iraient à l’encontre du « discours dominant dans les médias sur la Syrie : un peuple uni face à une dictature sanglante. »

Un peuple uni face à une dictature sanglante, discours dominant dans les média

Or ce prétendu discours dominant n’est pas du tout dominant. C’est une réalité mais trop simple contre laquelle tentent de lutter les esprits qui cherchent à comprendre, la simplicité de la situation les déroutants. Gilles Jacquier (voulant voir la Syrie « coté régime ») Pierre Piccinin (voulant accréditer les thèses de la propagande de Bachar) et Alex Thomson correspondant de Channel 4 (voulant mettre sur un même plan les « deux côtés ») furent victime de cette tendance à nier la réalité.

Florence Aubenas pour Le Monde et Pierre Haski pour Rue89 eux aussi succombent aux mêmes travers de l’orientalisme cherchant à tout complexifier. Infosyrie.fr le site pro bachar d’extrême droite distribue régulièrement les bons points aux journaux qui refusent le « discours dominant ». La voix de Poutine via Russia Today fournit aussi un gros matériel de « vision alternative » mais comme Russia Today c’est la Russie et que l’expression « média dominant » est souvent synonyme commode de « média occidentaux » alors on peut sophistiquement penser que Russia Today n’est pas dominant. On a aussi le grandiose et fameux article du Frankfurter Allgemeine Zeitung qui expliquait que le massacre de Houla était le fait des rebelles.

Puis Malbrunot aussi du Figaro à qui infosyrie tresse régulièrement des lauriers pour sa « bonne vision ». Et Fabrice Balanche régulièrement interviewé par France24 et qui sévit aussi sur Atlantico et dans Libération. The Economist que cite Alain Gresh mais qui n’en est pas à son coup d’essai sur « les rebelles divisés ». On a aussi, pour les anglophones, Foreign Policy qui en donne un peu pour tout le monde avec des très bons articles ou alors l’étalage de lieux communs « réalistes » : en syrie c’est trop compliqué pour les gros titres et en Syrie ca va être le chaos géopolitique. Des arguments là encore pas anodin puisqu’ils constituent respectivement la pensée et la menace directement exprimée de la bouche même de Bachar al Assad.

On a encore les Assad apologists, figures de la gauche ou alter qui voient dans la défense du dictateur Assad la lutte de la spécificité culturelle orientale contre l’impérialisme américain qui voudrait imposer la démocratie à des peuples qui sont pas fait pour. Seumas Milne (Guardian), feu Alexander Cockburn (counter punch), Glenn Greenwald (Salon.com)…

Enfin pour l’idée du « peuple uni » qui serait soit disant la vision dominante des média, rappelons qu’il n’existe pas un seul article de presse qui ne mentionne pas l’appartenance ethnique ou communautaire de tel ou tel, faisant du peuple syrien un agrégat de communautés divisées. Pas un. La presse « dominante » ou pas est arrosée constamment de ces adjectifs divisant et clivant. C’est Druze, c’est Alaouite, c’est Sunnite, c’est Chiite, c’est Chrétien, c’est Kurde, ce n’est jamais Syrien.

Vient ensuite dans l’analyse d’Alain Gresh les « ingérences étrangères » réduites au Qatar et à l’Arabie Séoudite et aux « occidentaux ». L’ingérence de la Russie n’est pas considérée, pourtant très étrangère et particulièrement ingérante en Syrie. Il est normal d’évoquer le soutien des l’AS et du Quatar aux rebelles (quoi qu’on commence à être en droit de demander quelques précisions bienvenues qui iraient un peu au delà de: « l’Arabie Seoudite et le Quatar soutiennent les rebelles »). On pourra toutefois y associer une légitime question sur comment le régime d’Assad se débrouillerait-il sans le véto et les armes russes (qui ont une base navale à Tartous faut-il le rappeler?)

Le concept « occidentaux » est aussi un concept sur lequel nous reviendront longuement sur ce blog mais on peut déjà dire que ce concept n’est pas anodin et est très idéologique. On se doit de définir ce qu’on entend par « occidental » sous peine de laisser libre l’idéologie « d’occident » vagabonder de façon malsaine dans l’esprit du lecteur. “Occident” c’est quoi? Occident = démocratie ? Occident = chrétienté ? Occident = impérialiste ? Occident = capitaliste ? Occident = ingérence ? Le concept d’occident ne permet pas de penser mais de faire de l’idéologie. Une idéologie qui rend en fait légitime le combat d’Assad contre « l’occident » et ses « ingérences ». Elle rend aussi légitime le soutien de Poutine dictateur fasciste à Assad dictateur fasciste puisque la Russie n’étant pas « l’occident » son soutien n’est pas « ingérence ».

Puis la suite logique du développement de l’analyse est l’apparition du « both sides ». Les fameux « deux côtés » mis sur un même plan chers à Alex Thomson que nous avions déjà analysé ici.

C’est Kofi Annan, l’envoyé de l’ONU pour la Syrie (« Sur la Syrie, à l’évidence, nous n’avons pas réussi », LeMonde.fr, 7 juillet 2012), qui le déclarait : aucune des deux parties n’a vraiment essayé, en avril 2012, lors de l’envoi d’observateurs internationaux, de mettre fin aux combats. Et si l’appui de l’Iran, de la Russie et de la Chine à Damas a durci la position du président Bachar Al-Assad, le refus des Occidentaux, Français compris, d’appeler l’opposition à respecter un cessez-le-feu a aussi mis de l’huile sur le feu. A aucun moment ni les Occidentaux, ni Paris n’ont cru en la mission Annan et n’ont fait le moindre effort pour qu’elle réussisse.

Le « both sides » est aussi de l’idéologie. Les fameuses « deux parties » dont on voudrait bien qu’elles se mettent autour d’une table pour discuter d’égal à égal, avec chacun des arguments et des raisons qu’il faut comprendre. Le both sides est du négationnisme ainsi que nous l’avions déjà analysé pour Alex Thomson. C’est décréter qu’il n’y a ni génocidaire ni victime, ni violeur ni violé, ni oppresseur ni opprimé, ni maitre ni esclave et que au fond tout se vaut. Les hommes se battent et c’est horrible mais surtout, surtout on ne doit pas supposer qu’ils se battent pour une raison ou une cause. Et que cette cause justifie qu’on soit prêt à mourir ou à tuer pour elle. Qu’un cherche à opprimer et un cherche à ne pas être opprimé et que les hommes qui se battent le font pour des causes qu’il convient de dire et de comprendre. Ce ne sont pas des pantins manipulés par des « ingérences étrangères » et des planifications complexe géopolitiques élaborées dans des bureaux secrets.

Mais le « both sides » négationniste entraine inévitablement la défense du régime d’Assad. Alain Gresh y succombe là aussi comme Alex Thomson ou tous les autres avant lui ayant fait du « both sides ». Ainsi Assad est décrit comme soumis aux ingérences, c’est « l’appui de l’Iran, de la Russie et de la Chine » qui a durci la position de Bachar autant que « le refus des occientaux d’appeler l’opposition à un cessez le feu ». Le paragrahe fini sur un blame « des occidentaux » coupable de n’avoir pas cru à la médiation d’Annan. En réalité la « mission Annan » était de la pure ingérence cherchant artificiellement à mettre sur un même plan les « deux parties » qui, par force de la réalité, ne peuvent et ne pourront jamais s’équilibrer. La révolution syrienne doit se terminer par la chute d’Assad ou la défaite de la révolution, la voie de la médiation ne servira qu’à gagner du temps pour le régime ou à se faire infiltrer, récupérer et ingérer pour la révolution. Une solution politique « médiane » qui conviendrait aux deux parties est strictement impossible et il est difficile d’imaginer comment Alain Gresh imagine son succès dans un contexte révolutionnaire.

Si on imagine par contre une guerre civile alors la mission Annan prend tout son sens absurde : les deux parties conviennent d’un cessez le feu puis on divise le pays en zones qu’on attribue aux rebelles ou au régime selon et on crée une force de l’ONU pour regarder les violations du cessez-le-feu entre les zones et les épurations d’opposants à l’intérieur des zones. Et puisque les analystes, observateurs et orientalistes ont décidé que la Syrie c’était multiconfessionelle alors les zones le seront aussi, des zones alaouites ou chiites « pro-régimes » et des zones sunnites « rebelles » et un cours magistral d’ingérence coloniale : le rêve incarné d’une Société des Nations qui fonctionne bien.

Enfin on arrive à la très attendue « géopolitique » qu’on dit complexe au Moyen-Orient. Elle n’est pas si complexe que ça et tient en une phrase : les occidentaux hypocrites et leurs alliés fachos du golfe veulent faire tomber Assad car ça déstabilise l’axe chiite iranien. Comme on a déjà dit, le concept « occidentaux » doit être un peu défini. Sarkozy invitait Bachar al Assad au 14 juillet, la Turquie (membre de l’OTAN “occidental”) se rapprochait de la Syrie et de l’Iran après l’affaire de la flotille de Gaza, les Etats-Unis rétablissaient les relations diplomatiques, le Quatar a mis 1 mois et envoyé deux délégations avant de laisser Al Jazeera couvrir la révolution syrienne, la liste est longue de lauriers tressés à Assad le réformateur avant la révolution, ce qui permet de relativiser un peu « l’objectif prioritaire ».

Pourquoi ? Parce que l’objectif prioritaire de nombreux protagonistes (Occidentaux, pays du Golfe) est de faire tomber le régime dans le but d’atteindre l’Iran. Leur stratégie s’inscrit dans une jeu géopolitique dangereux, dont les droits humains ne sont qu’une dimension. La Russie et la Chine, favorables à des pressions sur Téhéran mais hostiles à une aventure militaire, s’opposent, bien évidemment, à cette stratégie. « Tout cela est un jeu géopolitique joué avec le sang syrien, m’expliquait, ulcéré, un intellectuel de Damas. Poutine et Obama devraient rendre des comptes devant la justice internationale. »

Donc pour résumer : un plan de destabilisation « occidental » du moyen-Orient auquel s’oppose la Russie et la Chine. Une analyse qu’on retrouve évidemment largement sur les sites conspirationnistes. Avec en fin de paragraphe un petit travestissement de la citation de l’intellectuel de Damas qui renvoit dos à dos le jeu néo guerre froide auquel se livre ET Obama ET Poutine quand l’idée générale du paragraphe (et du texte plus largement) tend à présenter la Russie comme s’opposant à une ingérence « occidentale » illégitime. Le « bien évidemment » est lui aussi tendancieux, impossible de savoir si il se réfère à l’évidence que Russie et Chine vont s’opposer ou à l’évidence que Russie et Chine doivent s’opposer.

La géopolitique est assez traîtresse en général et surtout, induit un biais idéologique auquel le lecteur est obligé de se soumettre face à l’autorité de l’expert. En effet, le discours « la Syrie c’est compliqué parce que la géopolitique… » prive le lecteur de ses facultés de compréhensions, l’infantilise et l’oblige à se soumettre à l’expert géopolitique qui va imposer son analyse du haut de son autorité d’expert. De la même manière que l’Orient demande pour être compris l’aide d’un expert orientaliste ainsi que l’expliquait Said, la géopolitique demande l’aide d’un expert en géopolitique.

Mais cette science n’a pas que des lettres de noblesses. L’inventeur même de cette science, Friedrich Ratzel a offert aux Nazis le concept d’espace vital et le lien entre géopolitique et nazisme n’est pas completement un hasard. C’est une science qui, dans sa version vulgarisée et simpliste, plaît beaucoup aux fascistes, à l’extrême droite et aux conspirationnistes de nos jours. On aura ainsi de nombreux exemples de sites se revendiquant de la qualité d’experts en géopolitiques et fleurant bon l’extrême droite et dont le conspirationnisme flirte souvent avec l’antisémitisme.
Du genre de ça par exemple avec un commentaire bien senti sur « les stratagèmes que le monde sémitique connaît bien » et l’impossibilité démocratique de la région due à la duplicité et au tribalisme de ses occupants.
(A noter que c’est sur ce genre d’article que s’est basé Antonin Amado pour rédiger le très pauvre « Syrie champs de Bataille médiatique » dans le monde diplomatique auquel se réfère Alain Gresh en fin de son article).

On a aussi la fine équipe des experts géopolitiques barbouzards allant proposer leurs services de lobbying au secours des dictateurs Assad et Kadhafi

On a enfin la galaxie des conspirationnistes et lecteurs de Thierry Meyssan qui lisent et comprennent la géopolitique mieux que personne (et dont Assad a bien compris tout l’intérêt qu’il pouvait en tirer).

La géopolitique n’est pas inintéressante en soi mais c’est lorsqu’on commence à prendre comme mode de compréhension et d’explication du monde cette science déshumanisante à l’extrême qu’on tend inévitablement vers le fascisme. En effet, cette science décrit par le menu les rapports darwiniens entre puissances et empires. Seul la logique supérieur de l’intérêt impérial prédomine et conditionne toute action dans ce monde fait d’état personnifiés où l’individu et l’humain compte moins que l’intérêt supérieur de la nation/puissance. C’est encore une fois utile pour comprendre les intérêts et enjeux diplomatiques, positions des chancelleries, actions des Etats. Mais appliquée à la totalité des rapports humains comme c’est le cas au moyen-Orient on arrive vite dans un délire fascisant où les rapports humains et politiques n’existent plus que soumis à l’intérêt supérieure de la puissance nationale.

On en vient logiquement à considérer que l’intérêt darwinien supérieur de la nation est même mieux incarné par un dictateur que par une alternance démocratique ou une volonté populaire. Quelle idée pour le peuple Syrien de demander sa liberté puisque Assad garantit que la Syrie reste une pièce maîtresse du grand jeu d’échec dans l’alliance stratégique nécessaire avec l’Iran et le Hezbollah ? (exprimée naïvement par Assad lui même dans une interview à WSJ où l’intéressé assure que son pays sera épargné par la vague révolutionnaire puisque sa politique étrangère est hostile à Israel)

Ainsi « l’Occident » sans distinction entre France, Allemagne, GB ou Etats-Unis, sans distinction même entre France de Sarkozy et France de Hollande ni entre Bush ou Obama ou entre gauche ou droite : « l’occident » comme force géopolitique, « La Syrie », « Israel », « L’Iran », « La Turquie » deviennent des personnes amorales se livrant un jeu de darwinisme social sans que jamais une opposition, une liberté, une alternance démocratique ou une révolution ne vienne troubler leur jeu d’échec. Il n’y a pas de Syriens, d’Israéliens, d’Iraniens ou de Turques avec leur liberté de pensée et d’agir, leur divisions politiques, leurs clivages idéologiques, leur diversité, leur individualité, leur divergence d’opinion mais un corps étatique uni soumis à la froide logique d’un intérêt impérial amoral. Et qui permet de finir par dire, comme Alain Gresh que « Leur [les occidentaux] stratégie s’inscrit dans une jeu géopolitique dangereux, dont les droits humains ne sont qu’une dimension. »

Essayez de parler droits de l’homme en Syrie vous serez l’agent impérialiste de l’occident au pire. Au mieux un fou naif pensant bêtement que la démocratie et la liberté peuvent s’appliquer à n’importe quel être humain sans distinction d’origine, de race ni de religion alors qu’on sait bien qu’au moyen-Orient… la géopolitique c’est plus compliqué.

En conclusion Alain Gresh finit sur une position en faveur de la négociation (déjà esquissée dans sa description favorable de la mission Annan). Une position que nous ne partageons pas mais qui a le mérite de s’exprimer clairement et de répondre à la question posée par le titre de l’article. On ne peut que rendre hommage à cette prise de position dans le contexte actuel des analyses sur la Syrie qui se contentent de postures cyniques et apocalyptiques dans leur écrasantes majorité.

Mais cette position se transforme en idéologie à la fin de l’article par la phrase suivante

«  qui oserait aujourd’hui encore appeler à la négociation, à une sortie de la violence, sans se faire taxer d’agent de la dictature syrienne (voire de Moscou, de Pékin ou de Téhéran) ? »

Alain Gresh ose et c’est tout à son honneur mais il cherche à couper l’herbe sous le pied de la critique ce qui est malhonnête : la position d’Alain Gresh en faveur de la négociation peut et doit être critiquée. Cette position sert les intérêts de la Dictature (Assad, Poutine, Qatar, KSA, Bahrein, Chine) en s’opposant à la Révolution (Egypte, Tunisie, Yémen, Syrie, Libye) qui ne peut aboutir qu’en cas de victoire total et inconditionnelle. La négociation, la transition pacifique, le compromis dont les exemples sont fournis par l’Egypte et le Yémen n’est pas une solution en soi et la révolution en Egypte, au Yémen et en Syrie se prolonge de toute manière jusqu’à la chute définitive et l’élimination du régime (ou alors par le massacre de tous les opposants). Car c’est l’essence même du processus révolutionnaire, un processus dans lequel la violence est inévitable. (ce sont les tout premiers mots des Damnés de la Terre de Franz Fanon: “la décolonisation est un processus violent”)

Nous nous opposons donc à la logique d’Alain Gresh qui dit que la négociation permettrait d’arrêter les massacres en disant que seule l’élimination révolutionnaire du régime d’Assad permettra de mettre fin aux massacres. Et nous disons bien « élimination révolutionnaire » qui n’est en aucun cas assimilable à la doctrine impériale du « changement de régime » malgré ce que la propagande d’Assad aidé de certains cyniques et de conspirationnistes paranoïaques veulent désespérément faire croire (avec le mantra: regardez l’Irak, la Syrie ca va être pareil). Une assimilation négationniste qui s’étend malheureusement, aidée d’orientalisme, de BHL, de l’héritage diplomatique de George Bush et de la volonté farouche du refus d’accepter le fait révolutionnaire et la réalité du génocide en Syrie.

C’est ainsi que débute l’article du monde dipomatique écrit par Marc de Miramon et Antonin Amado et dont Alain Gresh propose la lecture : « Syrie champs de bataille médiatique ». Ainsi « Nous voilà donc replongés avec Damas, à quelques nuances près, dans le scénario écrit pour Bagdad dix ans plus tôt. » écrivent les deux journalistes dont il est difficile de savoir comment ils en sont venus à s’intéresser à ce sujet. Le reste de l’article reprend les thèmes classiques qu’on peut trouver sur Infosyrie et autre sites conspirationnistes : l’OSDH ment et ses chiffres sont faux, les opposants sont infiltrés de djihadistes d’Al Quaeda, le « conflit » syrien est victime d’une domination médiatique de la part d’AJ et Al Arabyia, Bernard Henri Levy et Caroline Fourest disent que…, on présente les gentils révolutionnaires contre le méchant Assad alors que…

Le sommet est atteint avec la critique sur la propagation des rumeurs montrant que les auteurs n’ont semble-t-il jamais eu à faire la couverture journalistique d’un événement dans la région et à se confronter à la réalité du phénomène. Les rumeurs sont en effet inévitables, instrumentalisées et impossibles à vérifier dans l’immédiat. Nombreux sont ceux qui, préférant la recherches de solutions à la bête critique sur « les média dominant » ont développés des outils de vérification en temps réels originaux et efficaces comme Andy Carvin, les tunisiens de ch9alek.org ou Stéphanie Lamy sur la Libye. On a aussi la reflexion engagée par la BBC qui tente un rapport examinant la façon dont elle a couvert ce qu’elle nomme le “printemps arabe”.

Bref la révolution syrienne n’a rien de complexe mais sa couverture médiatique, en revanche est multiple, soumise aux idéologies, aux luttes de propagandes, au négationnismes, à l’orientalisme et s’inscrit dans une refondation et une révolutoion médiatique profonde qui mériterait vraiment mieux que les clichés conspirationnistes trouvés dans cet article.

One Response to “Alain Gresh ou le refus de la révolution par la négociation”

  1. jenni September 6, 2012 at 9:26 am #

    introduction d’herméneutique orientaliste…

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: