Bernard Henri Levy: la révolution syrienne écrasée sous la pensée coloniale

18 Aug

La tribune de BHL dans le monde a certains cotés idéologiques que nous allons examiner et relever ici. Sa tribune n’est pas la plus idéologique produite sur la Syrie. Globalement, BHL pense très peu et agit surtout en bouffon chaplinesque qui s’ignore. Une mouche du coche mais qui travaille à éliminer et à masquer sa dimension comique si bien qu’il parvient à la dissimuler et à échapper à ce rôle bouffonesque qui devrait être le sien. Doté d’une incroyable puissance comique BHL parvient à ne provoquer que l’inintérêt là où il pourrait assumer l’hilarité générale.

Mais sa tribune compte cependant certains éléments idéologiques extrêmement basiques qu’on peut décrypter et analyser. Une tribune qui visiblement lui tient à cœur par la longueur et par le fait qu’il a du user de ses réseaux d’influence pour la faire passer dans le monde, journal dont il est membre du conseil de surveillance.

« La tragédie syrienne (la démence sans retour qui s’est emparée de Bachar Al-Assad, le martyre des civils canonnés par ses soudards) appelle plusieurs sortes de questions que la trêve estivale ne doit pas interdire de poser »

Ainsi tragédie est le mot que choisi BHL pour la Syrie. « révolution » n’apparaitra pas une seule fois dans l’article. Le peuple Syrien est victime seulement de son destin, jamais acteur. Il est passif, soumis, apeuré, civil et martyr, jamais acteur, debout, révolutionnaire, résistant, luttant, combattant et initiateur de sa lutte de libération. Pour BHL la tragédie syrienne est «la démence sans retour qui s’est emparée de Bachar al Assad ». Assad lui même n’est pas responsable. Il est soudain devenu fou et comme ca, sans raison s’est mis à bombarder son peuple. Il n’y a pas de révolution en Syrie il y a un dictateur fou, point. Pas de révolution, pas de lutte, pas de libération, pas de raison ni pour tuer ni pour mourir : c’est le même négationnisme que nous avions dénoncé chez Alex Thomson mais ici apparaissant dans la mise en place d’une idée coloniale plus large comme nous le verrons.

La mention « que la trève estivale ne doit pas interdire de poser » est un ralliement politique à l’UMP. En effet BHL n’a pas cessé depuis de longs mois d’essayer de s’infiltrer dans la crise syrienne et appelle régulièrement à une intervention militaire. Par contre, l’UMP a décidé tout récemment comme stratégie politique de dénoncer les « vacances » des socialistes pour pointer leur « inaction » sur le dossier Syrien. L’UMP a décidé comme stratégie politique d’utiliser justement la trève estivale pour attaquer le pouvoir socialiste et BHL indique là qu’il se place dans cette même stratégie.

Et les dommages causés par une opération de sauvetage des civils seront, quoi qu’il arrive, moindres que ceux des canons à longue portée “urbicidant” les villes insurgées.

L’affirmation en elle même est impossible à prédire. Mais ce qui intéresse ici c’est l’invention par BHL du mot « urbicider ». Ce mot indique que BHL a décidé de ne considérer la syrie et la repression uniquement sous l’angle de certaines de ses grandes villes. Deraa, Deir er Zor, Palmyre etc. ne font pas partie, pour BHL du martyr syrien. C’est une négation violente et profonde de la révolution syrienne, de sa lutte nationale et de sa résistance. Les campagnes ont payé un prix extremement lourd et les chabihas de Bachar agissent au plus profond dans les villages. Leur statégie est de confessionaliser les campagnes et de monter les villages voisins de confessions différentes les uns contre les autres. Empêcher Bachar d’urbicider la population c’est très bien, l’empêcher de confessionaliser les campagnes en vue d’une purge ethnique ca serait mieux. Mais au delà, c’est toute l’importance du mouvement paysan qui est déniée à la révolution syrienne par BHL et au delà, la notion même de peuple : le mot urbicide rapproche la pensée de génocide mais dénie la notion de peuple pour ne considérer que les seules villes. Négation de l’existance de peuple, négation de la classe paysanne (et donc ouvrière), négation de l’humain même: Bachar “urbicide” des villes, il détruit des batiments, casse du béton, fait des trous dans le goudron et endommage des symboles sans vraiment de lien avec le reste du pays et ses habitants…

Alep aujourd’hui, c’est Benghazi hier. Les crimes qui s’y perpètrent sont ceux dont Kadhafi menaçait la capitale de la Cyrénaïque avant l’intervention.

Même tendance sur la Libye que BHL pourtant fait semblant de comprendre : Benghazi n’est pas une ville libyenne, c’est la capitale de la Cyrénaique. Par cette simple phrase il vient déjà de diviser le pays en deux et d’appliquer de facto une capitale à la Cyrénaïque indépendante.

La suite procède dans une longue liste d’incohérence et de raccourcis faciles pour le chaland :

Question de cohérence. C’est-à-dire de logique. C’est-à-dire, comme disait mon maître Georges Canguilhem, cet historien des sciences qui fut aussi une figure de la France libre et qui aimait à se définir comme “résistant par logique “, question de politique et de morale.

Cohérence = logique = George Canguilhem = résistance = politique et morale ?!

Amendement du droit quand ses formes positives sont en contravention avec l’exigence du droit naturel et de la justice.

Amander le droit quand il entre en contradiction avec l’exigence du droit naturel: la puissance comique de BHL, toujours…

Mais revenons à l’idéologie (et à l’orientalisme)

la Ligue arabe elle-même qui fut, certes, la première à évoquer une “no fly zone” le fit du bout des lèvres et non sans donner le sentiment, très vite, d’être effrayée de sa propre audace.

Ici la ligue arabe est considéré comme une sorte de conseiller du roi qui évoque une idée en l’air et dont on peut juger les sentiments que ce conseiller provoque chez nous : le sentiment de molesse et d’inconsistance. La ligue arabe (quoi qu’on en pense) est une organisation diplomatique internationale. Elle ne donne pas de sentiments mais donne une position diplomatique et c’est cette position et elle seule qu’on peut se permettre de juger audacieuse ou non. La ligue arabe a soutenu l’intervention mais en exprimant des réserves. Mais ici la personification de la ligue arabe est gratifiée de quelques clichés orientalistes (cf Edward Said l’Orientalisme partie 3 chap IV la phase récente) : l’arabe sournois sussurant des idées qui vont dans le sens de ses intérêts mais sans se défaire de sa lacheté légendaire. Cette personification permet à BHL d’évacuer toute forme de critique et de nuances diplomatiques sur l’intervention en Libye tout en apparaissant comme le courageux chevallier face à la lâcheté du corps diplomatique (arabe).

Assad, lui, est au ban du monde arabe. Il a été suspendu très tôt, ce qui ne fut pas le cas de Kadhafi, de ses instances et organisations. Il est détesté en Afrique. Redouté en Israël. Et il a surtout, à Ankara, un ennemi déclaré, doté d’une armée puissante, elle-même intégrée à l’OTAN et qui a deux raisons, au moins, de vouloir en finir avec lui : sa rivalité ancestrale avec l’Iran qui, elle, soutient Assad ; et la crainte de voir cette guerre, en se prolongeant, nourrir les velléités sécessionnistes de sa minorité kurde qui prendrait modèle sur les Kurdes syriens en train, de l’autre côté de la frontière, de conquérir, les armes à la main, une autonomie de fait…

C’est dans ce passage que l’orientalisme va jouer à plein régime. BHL introduit son passage par « Assad est au ban du monde arabe » laissant donc penser que c’est du monde arabe dont il va parler. Hors aucune position d’aucun arabe, simple citoyen, intellecutel ou chef d’état n’est mentionné. BHL mentionne l’Afrique qui n’est pas le monde arabe, Israel qui n’est pas le monde arabe, la Turquie qui n’est pas le monde arabe et enfin l’Iran qui n’est toujours pas le monde arabe. Ainsi le monde arabe étendue, distandu, interprété et réinventé à l’envie selon les besoins idéologiques (coloniaux) de BHL qui apparaissent plus clairement plus loin. Et un aveu criant: il n’existe pas d’Arabes dans le monde Arabe. C’est l’Afrique, Israel, l’Iran et la Turquie elle même intégrée à l’OTAN qui sont les maîtres.

On a aussi « la rivalité ancestrale » avec l’Iran censé fonctionner comme motif premier d’hostilité entre les Etats (oubliant au passage que cette rivalité ancestrale fut mise en pause après le massacre par Israel de la flotille pour la paix qui tentait de forcer le blocus de Gaza).

On a enfin, comme moteur les minorités, encore et toujours. La minorité Kurdes « en train de conquérir son autonomie de fait ». A préciser que la « minorité kurde » est en train de participer à la révolution et à la lutte de libération nationale et que les conséquences de cette participation seront incalculables. Impossible de dire « ce que les kurdes veulent c’est l’autonomie ». Par contre on est en droit de mentionner que Bachar al Assad applique directement une stratégie d’autonomisation des Kurdes. Mais pour BHL ce n’est pas cette donnée éminemment politique qui est importante mais bien la place des minorité dans le grand jeu géostratégique moyen-oriental : BHL est là encore héritier d’une longue tradition coloniale.

C’est cette tradition coloniale que BHL invoque donc logiquement directement après :

« Quel rôle pour la France dans ce contexte ? Et, au-delà de la France, pour l’Europe ? Celui (toujours nécessaire, les pièces du dispositif semblent prêtes à s’emboîter) de l’initiateur, du facilitateur, de l’architecte. La France a une grande voix. Elle jouit, dans la région, du prestige que lui vaut son action en Libye. Elle a des liens historiques avec le pays du Jardin sur l’Oronte et de ce que l’on appelait, jadis, le Levant. »

Avec une négation de l’histoire coloniale rarement atteinte chez d’autres commentateurs, BHL parle de « liens historiques » en référence à la colonisation. On voit par l’utilisation du champs lexical orientaliste (pays du Jardin sur l’Oronte, Levant) que l’orientalisme et son vocabulaire agissent comme des facilitateurs du négationnisme. C’est par ces mots que BHL peut transformer la colonisation en « liens historiques ». Et c’est de ce négationnisme que BHL peut appeler à une nouvelle colonisation de la région : la France avec rôle d’initiateur (de la civilisation dans la région non-civilisée), facilitateur (de la transition de la colonie sauvage à la civilisation), architecte (de la construction du pays, grands travaux, développement et Ferdinand de Lesseps).

Le point numéro 6 de BHL n’est pas très original : il est un copié collé de la vision stratégique Israélienne de la région (si tant est qu’on puisse gratifier un délire paranoiaque de vision stratégique. Ennemi numéro 1 = Iran et tout ce qui se fait au Moyen-Orient doit être destiné à lutter contre l’Iran.

C’est du BHL et ca ne surprend personne. Mais là où c’est interessant c’est de voir comment l’orientalisme sert de soutien à cette vision pro-israélienne du moyen orient. D’abord « l’axe chiite ». Pour BHL un chiite = un chiite = un chiite = un chiite. Ainsi « l’axe chiite » de BHL fait Téhéran, Baghdad, Assad, Hezbollah. Tout ces gens sont animés par la haine, ils sont unis par leur origine confessionelle. Pas d’individu, pas de libre arbitre, pas de politique : un chiite c’est un agent de la politique étrangère de l’Iran, point. Le mythe de « l’axe chiite » permet à BHL d’éviter de mentionner que son discours et parfaitement idéologique et en soutient directe aux intérêts des politiciens israéliens. Il peut cacher cette dimension par la simple référence à « l’axe chiite » présentée comme une réalité indéniable dont il faudrait se protéger à cause de “la haine”.

Mais l’axe chiite repose aussi sur un autre concept orientaliste (que Said décrypte dans « l’islam dans les média ») : l’irrationalité supposée de l’Iran.

L’effroi, d’abord, à l’idée que cette révolte antirégime aurait pu survenir un, deux, cinq ans plus tard, dans un monde où l’allié iranien aurait atteint ce fameux seuil nucléaire qui est son objectif : chantage maximal, alors ; prise d’otages, sans réplique, de la communauté internationale ; et, pire que l’embrasement, la possibilité de l’apocalypse.

Ainsi en une simple phrase BHL affirme sans le moindre doute ou la moindre nuance que :
1) l’Iran a vocation a devenir une puissance nucléaire (on pourrait quand même mentionner qu’aucun dirigeant iranien n’a jamais publiquement déclaré une intention d’aquérir l’arme nucléaire mais leur parole n’a pas à être prise en considération car ce sont des menteurs et des irrationels.)
2) l’Iran sera une puissance nucléaire dans les 5 ans au mieux, deux ans au pire
3) La doctrine nucléaire de l’Iran appliquera le parapluie nucléaire à la Syrie et enverrait la bombe pour défendre Assad
4) L’Iran, insensible à toute forme de dissuasion nucléaire d’une autre puissance est prête à l’apocalypse pour elle et pour le monde.
L’Iran ainsi est privée de toute rationalité : ce sont des fous, ils veulent la bombe pour la lancer, ils veulent l’apocalypse, ils sont animés par la haine et dénués de toute humanité, de toute logique. L’axe chiite ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons que l’on doit combattre sans écouter, sans comprendre, sans réfléchir et sans aucune considération.

Le point numéro 7 et l’arrivée de la pensée de BHL, issue logique de tout le reste, solution inévitable : c’est la colonisation.

La communauté internationale, d’abord, n’est pas sans ressource face à des situations (…) et qui, ici, mandaterait une force onusienne, ou simplement arabe, veillant à la reconstruction civique du pays.

Une force militaire internationale veillant à la reconstruction civique du pays. Ue force Onusienne en espérant que le choix de l’ONU sera plus responsable que celui de la SDN (qui donnait mandat sur a Syrie et le Liban à la France consecration des fameux « liens historique »). Tant qu’un mandat colonial est attribué pour mettre le pays dans la bonne direction, BHL est heureux. BHL innove en proposant de donner à des arabes la responsabilité du mandat colonial d’autres arabes, ces gens là se ressemblent et se comprennent et ca respecterait les divisions cuturelles et raciales bien établies entre « arabes » et « international ».

« Et puis rien n’interdit aux chefs de file de la coalition qui enverra [on notera le futur] ses avions de la liberté sauver Homs, Houla ou Alep d’assortir leur initiative de demandes de garanties quant à la nature du futur Etat et au statut qui y sera réservé aux minorités confessionnelles. »

BHL invoque l’argument colonial par excellence : la protection des minorités confessionelles. Le grand retour du décret Crémieux et du régime des capitulations, de la division de l’Iraq en zones communautaires, du plan de partage de la Palestine entre juifs et arabes, du dahir berbère au Maroc, la « protection des minorités » est un inconditionnel de toute politique coloniale.

C’est aussi nier aux syriens toute construction démocratique, laique ou nationale en imposant dès le départ des garanties sur la protection des « minorités ». Impossible pour qui accepterait ces garanties de rédiger une constitution qui consacrerait l’égalité entre tous les citoyens sans distinction de race, d’origine ou de religion.

On voit donc bien, par cette tribune en forme d’aveu innocent, comment l’idéologie orientaliste sert à BHL pour instrumentaliser la juste cause de la révolution syrienne pour appeler à une nouvelle forme de colonisation sur la Syrie.

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