Le bon journalisme victime de l’orientalisme, les cas de Pierre Haski et de Florence Aubenas

28 Jul

Décorticage de l’Edito de Pierre Haski et du premier article de Florence Aubenas

J’ai, dans deux tweets, accusé respectivement Pierre Haski d’orientalisme pour cet édito et Florence Aubenas d’être victime du Syndrome de Tintin au Congo pour son premier article sur la bataille d’Alep.

Ce à quoi Pierre Haski répond non sans humour:

Je m’en explique ici.

Les deux cas de pierre Haski et de Florence Aubenas sont étudié car ils représentent les victimes de l’hégémonie culturelle du néocolonialisme. Ils ne sont pas, comme par exemple Alex Thomson ou Thomas Friedman des partisans et artisans de l’idéologie néocoloniale qui a imposé son hégémonie culturelle sur toute pensée ou analyse du moyen orient. Ils en sont victimes et leur cas sert à illustrer combien cette hégémonie puissante réussis à s’imposer jusque dans l’esprit des meilleurs journalistes.

Élaborée par trois siècles d’orientalisme qui ont façonné notre vision du monde arabe, cette hégémonie est ensuite devenue une véritable idéologie au service de la colonisation puis du néocolonialisme par lequel les dictateurs se sont imposés dans le monde arabe. Les dictateurs vivent et se légitiment sur les mêmes mythes qui ont justifié l’expansion coloniale et que la révolution a permis de détruire. En conséquence, cette hégémonie est à présent utilisé pour donner une vision négative et défaitiste de la révolution arabe et constitue le pilier du courant réactionnaire anti-révolutionnaire actuel.

Il convient aussi de noter que Florence Aubenas n’a été victime du « syndrome de tintin au congo » que dans son premier article et que l’edito de Pierre Haski est un des uniques exemple de vision orientaliste qu’on pourra trouver sur Rue89 après presque deux ans de révolution arabe.

Je les critique non pas parce qu’ils seraient rétrograde mais au contraire parce qu’ils semblent capable de préparer la fin de cette hégémonie en ayant réussis à y resister aussi longtemps pour Pierre Haski et en l’abandonnant aussi vite pour Florence Aubenas.

Le premier exemple : l’édito de Pierre Haski

On va retrouver dans cet article les grands traits, mythes et préjugés orientalistes qui visent à donner une vision négative de la révolution syrienne. Ainsi l’opposition est divisée, la révolution est devenu une guerre civile communautaire, la complexité régionale nous entrainant ensuite dans le traditionnel jeu d’échec géopolitique.

« le régime d’Assad n’a sans doute plus les moyens de gagner le bras de fer avec ses opposants ; mais ceux-ci, avec leurs divisions et leurs conflits internes, n’ont pas encore fait la preuve de leur capacité à l’emporter, et encore moins à présenter une alternance crédible. »

Ici arrive le thème de l’opposition divisée. C’est un thème entendu depuis le début de la révolution arabe et qui sert aussi aux dictateurs pour se maintenir au pouvoir : le dictateur serait le seul garant de l’unité de son pays. Sans lui, pas d’état-nation ni de frontière stable. Ainsi on suppose que l’opposition devrait être « unie » pour affronter le dictateur. Ce thème a aussi été décliné dans les premiers mois de la révolution arabe sous la forme : « il n’y a pas de leader », comme si un chef devait en remplacer un autre.

L’idée d’alternance crédible aussi est une idée qui tend à effacer la dynamique révolutionnaire. Nous ne sommes pas, en Syrie, dans un contexte démocratique ou la gauche arriverait au pouvoir comme une alternance à la droite et donc se devrait de présenter un projet d’alternance qui séduirait les citoyens. En Syrie c’est une révolution qui doit aboutir à la chute définitive et sans condition du pouvoir en place. Il n’est pas question d’alternance mais de la destruction d’un système dictatorial et de la construction d’un nouveau système.

Les « divisions » dans l’opposition sont assez surfaites : il n’existe pas de divisions sur la question du départ de Bachar al Assad. Un autre exemple de réel division fut celui sur la question de l’intervention étrangère. Il a donné lieu a des débats passionants et cette division a été résolue pour le bien commun. Enfin, des divisions d’ordre politique sont aussi la preuve du fonctionnement démocratique sain qui pourrait advenir en Syrie. Rien ne permet à ce stade d’établir que ces divisions ne permettront pas après le départ d’Assad la formation d’un organe chargée de rédiger une nouvelle constitution. Ni la formation d’un gouvernement d’union nationale, l’organisation d’election et enfin, la formation de partis politiques sur base de ces mêmes divisions. Si l’on considere que ces divisions sont le précurseur du multipartisme alors l’opposition à la dictature d’Assad devient parfaitement crédible.

Il convient aussi de noter que les Syriens ont fait preuve pendant 16 mois de capacité d’unification remarquable face à un dictateur qui fait tout ce qu’il peut pour les diviser. Les modèles d’organisations des Comités Locaux de Coordination et les belles performances de coordination des FSA prouve que les Syriens sont largement capable de s’organiser en dehors du dictateur, établissant des structures sociales parallèles impréssionantes (armée syrienne libre, diffusion d’information de a révolution, organisation de manifestation, gestion de cliniques et d’hopitaux parallèles, réseaux de renseignement, infiltration des structures d’Assad etc.)

« Avec ou sans la chute du régime, l’instabilité pourrait ainsi durer longtemps en Syrie. Certains parlent d’années, avec son cortège de victimes civiles – déjà plus de 15 000 morts – et de populations déplacées – des centaines de milliers de réfugiés dans les pays voisins et déplacés à l’intérieur du pays. »

Ici le problème dans la logique est de mettre sur un même plan le futur de la Syrie « avec ou sans la chute du régime ». C’est une erreur d’analyse que de mettre les deux futurs sur un même plan car c’est nier le fait révolutionnaire. Le fait est que les 15 000 morts et les populations déplacées sont la conséquence directe de la dictature. On peut légitimement penser que la chute du régime responsable pourrait fort bien influer de facon positive sur l’instabilité en Syrie dont il est directement responsable.

Le mythe de la stabilité au moyen-orient est un mythe orientaliste qui a été instrumentalisé à bon escient par les dictateurs : moi ou le chaos auquel Jean-Pierre Filiu consacre une de ses « 10 lecons sur le soulèvement démocratique ». Ainsi selon ce mythe l’arabe serait naturellement instable et seulement les dictateurs seraient capable de maintenir les très complexes équilibres confessionnels (Syrie) ou tribaux (Libye). Il est établis qu’Assad est la raison du conflit actuel mais on n’arrive pas encore à accepter l’idée que son départ peut très bien signifier la fin du conflit. Pierre Haski fait la première moitié du chemin : sans la chute du régime l’instabilité pourrait durer longtemps. Mais il oublie de faire la seconde moitié : avec la chute du régime il n’y a plus aucune garantie que l’instabilité perdure. La notion du « moi ou le chaos » procède entièrement de la logique dictatoriale et la chute de la dictature laisse parfaitement imaginer la fin de cette logique : sans le dictateur plus de chaos.

Pierre Haski base son analyse en reprenant les thèmes orientalistes qui constitue le corpus de pensée élaborée par les experts orientalistes sur la Syrie. Il est ici victime de ce que Said décrit dans sa thèse en indiquant que l’orient appartient à l’orientaliste. On ne peut penser l’orient qu’avec son aide et sous son prisme. Il reprend des théories qui sont diffusé à l’envie par le très réactionnaire Fabrice Balanche (qui sévit sur Atlantico, l’antithèse de Rue89) : ainsi « la complexité syrienne »

Le thème de la complexité syrienne est du même effet que la « complexité du moyen-orient » en général : il impose de faire appel à un expert afin de comprendre les logiques et tenants et aboutissants de cet orient mystérieux.
Ce thème est aussi une arme idéologique au service de Bachar al Assad ainsi que le décrypte très bien l’écrivain syrienne Amal Hanano : in Syria, it’s complicated. Tout discours commencant par « in Syria, it’s complicated » finit imanquablement par amoindrir les crimes de Bachar, relever ceux des révolutionnaires, expliquer que ce n’est pas noir ou blanc mais gris et donc, pour faire du gris, mettre du blanc dans le noir et du noir dans le blanc. Pierre Haski évidemment ne prend pas la défense de Bachar al Assad, il est simplement victime du fait que l’orientalisme est devenu une idéologie au service de la dictature. A la simplification de l’histoire que provoque la révolution (un peuple se soulève contre son dictateur), le dictateur et ses propagandistes ont compris qu’il pouvait puiser à l’infini dans la « complexité » des sociétés orientales élaboré par l’orientalisme.

« Le régime syrien ne se résume pas au pouvoir d’un homme, d’un clan, ou même d’une caste. Il est le produit d’une longue histoire qui plonge ses racines dans la composition confessionnelle de la Syrie, l’histoire coloniale et en particulier française, et la revanche sociale d’un groupe qui a atteint le sommet en utilisant le canal de l’armée. »

Ici arrive l’idée que la dictature syrienne serait le produit de la longue histoire du pays. Ce qui est faux. Si la dictature syrienne appartient évidemment à l’histoire du pays, elle n’est pas plus (ni moins) le produit de cette histoire que le nazisme n’est le produit de la longue histoire de l’allemagne ou Poutine le produit de la longue histoire Russe ou que Pinochet ne fut le produit de la longue histoire du Chili.

La revenche des alaouites est aussi un thème diffusé par le très réactionnaire Fabrice Balanche (dans libération)

En réalité la “revenche des alaouites” ou la “longue histoire Syrienne” noient la responsabilité de la colonisation dans l’émergence de la dictature et la formation des alaouites en tant que communauté. Pas besoin de remonter au calife Ali pour comprendre le fonctionnement des alaouites et de la dictature. L’histoire de la colonisation suffit amplement. Hannah Arendt a aussi écrit en détail sur le rôle que l’aventure coloniale a joué dans la naissance de l’idéologie Nazie (“Aux origines du totalitarisme: l’impérialisme”)

Le régime Syrien est une dictature qui relève comme n’importe quelle autre d’un homme d’abord, de son clan ensuite et de sa caste. Assad père et fils se sont constitué une élite qui n’est ni baathiste ni communautaire ni même alaouite mais assadienne. En distribuant les postes selon leur bon vouloir. C’est la soumission au dictateur bien plus que l’origine ethnique qui sert de levier de pouvoir en Syrie. Les opposants alaouites au règne d’Assad sont massacrés comme les autres et ses partisans sunnites comme la famille Tlass par exemple sont des piliers du pouvoir d’Assad. Si le général Tlass a fait défection ce n’est pas en raison de son origine que par opportunisme, lui même se voyant déjà en nouvel homme fort sunnite d’une syrie post assad sunnite. La corruption joue en Syrie un rôle bien plus grand que n’importe quelle affiliation communautaire. C’est le fonctionnement mafieux qui permet de comprendre le régime d’Assad bien plus que l’alaouisme.

« Vous savez que le climat est à la guerre civile lorsque les citoyens cessent de se référer à leur identité nationale – en l’occurrence syrienne – pour en revenir à leur identité communautaire : alaouite, sunnite ou chrétienne. Ce fut le cas en Yougoslavie avant le début de l’éclatement et de la guerre de 1991 ; c’est aujourd’hui le cas en Syrie, comme le racontent, par exemple, Florence Aubenas à Alep ce lundi, et le New York Times dimanche. »

Pierre Haski oublie que

  1.  En yougolsavie ce ne sont pas les citoyens qui ont commencé à se revendiquer de leur identité communautaire mais le dictateur qui a commencé par mener une politique communautaire, favorisé les extrémistes communautaires et mis l’appareil d’état au service du nettoyage ethnique. en Syrie comme ailleur le clivage identitaire procède d’abord de la mise en place d’une politique identitaire et ethnique par un régime d’extrême droite fachiste, elle n’est pas le fait naturel des peuples.
  2. Florence Aubenas et le New York Times sont des observateurs étrangers issu de pays coloniaux ou néocoloniaux où toute pensée politique du moyen orient est soumise à l’orientalisme. En clair, impossible de savoir dans quelle proportion c’est réellement ce qui arrive et dans quelle proportion c’est ce que les journalistes du monde et du New York Times pensent qu’il arrive. Pierre Haski pourra trouver des exemples de confessionnalisation dans les innombrables vidéos des activiste. Il pourra aussi trouver sûrement autant d’exemples de refus de confessionnalisation dans les mêmes vidéos.

On pourra aussi opposer à la vision de Aubenas et du new york times des articles de blogs comme celui-ci

Enfin l’article de Florence Aubenas auquel se réfère Pierre Haski est le premier et le seul de la série à insister sur les divisions confessionelles.

L’article du New York Times est écrit par Janine di Giovanni qui indique qu’elle a voulu couvrir les deux côtés en ayant obtenu un visa du régime. C’est le même type de journalisme qu’a fait Alex Thomson et l’article de Janine peut être critiqué sur les mêmes bases idéologiques pour lesquelles nous avions critiqué Alex Thomson: faire du both sides avec un visa du régime et mettre tout sur le même plan aboutit à un négationnisme général sur la Syrie.

« De ce fait, il ne suffit pas de faire sauter un homme ou un clan comme en Tunisie ou en Egypte. Les Alaouites, dans leur grande majorité (il y a de rares exceptions, comme l’écrivaine Samar Yazbek, exilée à Paris), sont aujourd’hui convaincus que s’ils perdent le pouvoir, il y aura des représailles, et qu’ils subiront, en tant que communauté, la vengeance des autres après des décennies d’exactions et de pouvoir despotique.
Les autres minorités – Kurdes, chiites, et surtout chrétiens – partagent peu ou prou ce sentiment, comme l’avait innoportunément exprimé la hiérarchie catholique d’Alep aux premiers temps du soulèvement populaire. »

L’orientalisme entraine dans les considérations sur les communautés laissant à penser que la Syrie n’est qu’un agrégat de différentes communautés. Le néocolonialisme pousse ensuite à imaginer que la politique Syrienne se fait en fonction de ces communautés. « les alaouites dans leur très grandes majorité » est une généralité impossible à établir. De même « le sentiment » partagé par « les minorités Kurdes, Chiites et surtout chrétiens » est une autre généralité autorisée par l’orientalisme que Pierre Haski ne s’autoriserait jamais sur l’Europe ou les Etats-Unis. Il ne serait jamais venu à l’esprit de quelqu’un comme Pierre Haski de parler du « sentiment » de la « minorité juive » ou musulmane en France ni de dire « les noirs dans leur très grande majorité.

Enfin imaginer que la hiérarchie catholique d’Alep inféodé au pouvoir représente l’avis de toute une communauté est aussi aberrant mais là encore autorisée par l’autorité de l’expert orientaliste lorsqu’il dit : « Certes, tous les alaouites ne soutiennent pas le régime. Mais au Proche-Orient, ce type de nuance n’a pas court, » (Fabrice Balanche)

Rien n’est moins certain que le prétendu soutien alaouite au président. On assiste en Syrie à des massacres commis par de shabihas, alaouites certes mais recrutés et organisée par le régime, pas à des soulèvement populaires de régions alaouites allant pratiquer le nettoyage ethnique.

De la même manière si les quartiers sunnites acclament l’arrivée des FSA, aucun ne s’est encore soulevé contre le quartier alaouite d’à coté. Le seul véritable exemple d’un tel phénomène est à aller chercher au Liban à Tripoli où la politique n’est pas du tout la même.

« L’effet domino s’est arrêté là dans la vague révolutionnaire. En Libye, il a fallu l’intervention de l’Otan pour aider les insurgés de Benghazi à faire tomber le pouvoir de Kadhafi après quatre décennies ; à Bahrein, à l’opposé, la coalition d’intérêts régionaux a écrasé la contestation. »

Ici Pierre Haski mélange deux concepts en fait contradictoire : l’effet domino et la vague révolutionnaire. On ne peut pas mélanger les deux et on est en fait obligé de choisir l’un ou l’autre :

  1. l’effet domino est assez réactionnaire. Rejeté par Filiu encore, l’effet domino suppose somme toutes que ces régimes étaient si fragile qu’une petite poussée permettait de les faire tomber les uns faisant tomber naturellement les autres.
  2.  La vague révolutionnaire, au contraire suppose qu’un Tsunami d’une force incroyable est venu arracher des dictateurs dont les racines plongeaient de plusieurs décennies au cœur du pouvoir.

Autre mythe : « il a fallu » l’intervention de l’OTAN pour faire tomber Kadhafi. C’est ce qui s’est passé mais rien ne permet d’en déduire que Kadhafi ne serait pas tombé après des mois de lutte. Le « il a fallu » suppose que sans intervention, les révolutionnaires ne seraient pas parvenu à faire tomber Kadhafi ce qu’il est impossible d’affirmer avec certitude. De la même manière, impossible d’affirmer que la contestation au Bahrein est définitivement éteinte.
Le domino a effectivement été stoppé : il suffit d’un qui refuse de tomber pour arrêter le processus. La vague, c’est autre chose, il suffit d’une avancée pour tout faire repartir.

Enfin, Pierre Haski termine par l’analyse de la complexe géopolitique de la région et des enjeux des puissances. C’est encore une tradition coloniale que de rentrer dans les détails du complexe jeu d’alliances stratégique moyen-oriental. Tradition initiée par l’Angleterre et popularisée sous la plume de Kipling par le terme « le grand jeu ». Le grand jeu, quel qu’il soit, est un jeu colonial. Les intérets d’Israel, de l’Iran, de la Turquie des « puissances occidentales », de la Russie ou de l’Iran et les comportements qu’ils adoptent ou adopteront suivant ces intérets sont coloniaux. Par contre, la révolution est par essence une force anti-coloniale émancipatrice. Les intérets coloniaux se divisent en deux : ceux qui vont essayer de contrôler la révolution (Arabie Seoudite, US, Qatar etc.), ceux qui vont essayer de la combattre et de l’écraser (Iran, Hezbollah, Russie). Face à ses deux forces, une troisième force révolutionnaire devra lutter contre les deux et rien n’indique qu’elle ne sera pas capable de réussir.

Tout n’est évidemment pas à jeter dans l’analyse de Pierre Haski mais c’est plus son instinct qui semble écrasé par l’orientalisme qui prédomine à toute analyse de la Syrie.
Passons maintenant à l’article de Florence Aubenas victime du « syndrôme de tintin au Congo ». C’est un syndrome que nous avons pu observer sur la révolution Libyenne qui faisait que tous les observateurs et journalistes étrangers semblait obligés d’insister sur la désorganisation, l’impréparation et l’amateurisme des révolutionnaire Libyens.
Le porte étandard de cette tendance est cet article de Libération

Un syndrome qu’on retrouve chez Florence Aubenas, encore une fois on ne le trouve qu’une fois dans toute sa série d’article jusqu’à présent.

« Sur la voie rapide, qui contourne le centre-ville d’Alep, le trafic ressemble à celui de tous les jours, un embarras de voiture, de bus, de camion et d’une infinie variété de véhicules transportant tout ce qui peut l’être, humains, biens ou bêtes. » Une scène traditionnelle de bordel à l’arabe on pourrait dire. Ce qui gène surtout c’est le « trafic ressemble à celui de tous les jours »

On assiste apparemment à une scène de fuite de la population puisque « transportant tout ce qui peut l’être » et on peut donc supposer que non, ce n’est pas comme tous les jours. Sentiment renforcé par le «  “Mais ce n’est pas un embouteillage, c’est la révolution !” du conducteur de minibus qui indique clairement que ce n’est pas comme tout les jours et que la situation de la Syrie est très particuliere.

Cette parole du conducteur du minibus est aussi la toute première mention du mot révolution du reportage de Florence Aubenas. Elle choisit d’introduire la révolution comme étant une sorte d’embouteillage dans cette première mention.
La deuxième fois qu’elle mentionne le mot ce sera pour dire « La révolution – comme l’appellent ici ses partisans – n’est pas de celles qui se racontent dans les livres d’histoires, du moins jusqu’ici. » Avec une précaution -comme l’appellent ici ses partisans) indiquant que Florence n’assume pas le terme à laquelle suit immédiatement un jugement (n’est pas de celles qui se racontent dans les livres d’histoire).

«  Rien de spectaculaire ou d’éclatant : ni prise de la Bastille ni déferlement populaire qui submergerait la ville. Elle avance à petits pas, en claquettes et tee-shirt, façon camouflage troué, de succès modestes en débandades cuisantes, portée par la certitude inébranlable en sa victoire. »

Encore un jugement sur la révolution particulièrement négatif. « rien de spéctaculaire ni d’éclatant » il faut quand même se demander comment Florence Aubenas qui n’est pas née de la dernière pluie n’a rien trouvé de spectaculaire ni d’éclatant dans les 16 derniers mois en Syrie. Les images des manifestations de milliers de personnes dans un pays où l’on est torturé si l’on se réunit à plus de deux est spectaculaire. Les déboulonnages de statues de Hafez et de Bachar pourrait quand même être gratifiés du qualificatif éclatant. Quand à la prise de la bastille il y a eu une mutinerie écrasée à la prison d’Alep qui vaudrait une petite mention. Quand à l’attentat de Damas qui a tué 4 des plus gros poissons du pouvoir d’Assad il mériterait lui aussi le qualificatif de succès.

Florence Aubenas ne les mentionne pas car elle a décidé de couvrir Alep et Alep exclusivement. C’est un choix journalistique tout à fait honorable mais il est impossible de completement déconnecter ainsi Alep du reste. La bataille d’Alep a pu avoir lieu grace à la bataille de Damas et la révolution -comme l’appellent là bas ses partisans- couvre l’ensemble de la Syrie. Les victoires ou les déferlements populaires qui sont une réalité doivent être au moins mentionnés.

Enfin, Florence Aubenas donne une image défaitiste de la révolution lorsqu’elle déclare que les succès sont modèste et les débandades cuisantes. La « certitude inébranlable en sa victoire » apparaît très détaché, neutre mais qui donne un ton assez paternaliste mis dans le contexte du passage. Aubenas aurait pu dire « porté par une foi inébranlable en leur cause »

« A Alep, les troupes sont dirigées vers une école de la ville et, entre les fresques de Mickey Mouse ou Bob l’Eponge, on mange, on dort, on meurt. »

Ici trois fonctions humaines basiques sont posée sans aucun contexte. « on mange on dort on meurt ». Florence Aubenas devrait d’instinct savoir pourtant que sa fonction de journaliste lui impose de répondre à trois questions qui suivent : On mange quoi ? On dort comment ? On meurt pourquoi ? Si elle arrive à répondre à ces trois questions elle pourra présenter la vision la plus aboutie de la révolution syrienne.

Jonathan Littell répond dans son livre « carnets de Homs » aux deux premières questions (indiquant chaque fois ce qu’il mange et racontant ses rêves). La troisième est évidemment la plus difficile pour un observateur qui voudra rester « neutre ». C’est aussi celle que refuse de poser Alex Thomson ou Janine di Giovanni. Florence Aubenas a ici l’instinct aiguisée de la journaliste qui lui fait voir que ce sont trois point cruciaux mais elle succombe à la tradition du reporter en zone de guerre au moyen orient : présenter ce qui s’y passe comme normal et naturel : mourir (en conflit armé confessionnel) pour ces gens là est aussi naturel que manger ou dormir.

Or il y une raison essentielle qui fait que des humains en ce point précis du globe sont prêts à mourir pour une cause révolutionnaire et c’est un mensonge par omission que de ne pas le dire.

« A vrai dire, les événements actuels échappent difficilement à l’univers obsessionnel des rivalités religieuses et sociales dans lesquelles se débat la Syrie. Un exemple, même tout petit ? Avec l’arrivée récente des soldats de l’ASL dans l’école, le commissariat de la zone s’est divisé en deux : d’un côté, les cinq policiers sunnites ont rallié l’ASL tandis que les quarante autres se sont barricadés dans les locaux, jurant d’en découdre. Ceux-là, en revanche, appartiennent à la minorité alaouite, accusée de se partager les meilleurs postes du pays. »

C’est le dernier passage problématique du texte. Ici Florence Aubenas applique « l’univers obsessionel des rivalité religieuses » à l’ensemble de la Syrie, ce qu’elle avait refusée de faire concernant les victoires et coups d’éclat de la révolution. Elle choisit aussi de prendre « un exemple ? Même tout petit » pour en faire un « univers obsessionnel » qui s’appliquerait à l’ensemble du pays.

On ne trouve ensuite dans ses autres articles plus trace de vision négative ou de jugement de la révolution ni de l’imposition de la lecture confessionelle par rapport à ce qui se passe en Syrie.

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