Bernard Henri Levy dans le Serment de Tobrouk: le ridicule anachronique du socialisme colonial

11 Jun

Comment expliquer le flop flamboyant du film de BHL ? Assassiné par les critiques malgré les soutiens très en vue et très médiatiques de l’écrivain.

Alors que son rêve d’être l’homme par qui la bonne guerre arrive semble se concrétiser, BHL paradoxalement se retrouve héros de la fable « le roi est nu ». Aucun de ses détracteurs n’avait réussis l’exploit que BHL vient de réussir avec son film en se tirant une balle dans le pied.

Les critiques cinéma sont unanime pour saluer une heure et demi d’agonie devant l’ego surdimensionné de celui qui n’a pas trouvé en Libye d’autre sujet que lui-même.

Pour le Nouvel Observateur, BHL se tire une balle dans le pied

Pour Le Monde, il est le disciple involontaire de Charlie Chaplin

Pour La Croix c’est du narcissime sur grand écran

Pour Libération, “le serment de Mabrouk est sans conteste le meilleur film de Sacha Baron Cohen”

Sur le Huffington Post on trouve quelques extraits et la bande annonce du film pour se faire une idée

Le petit jeu de BHL sur la Libye a marché un moment puis avec le serment de Tobrouk, tout s’écroule. Car BHL est confronté à un problème qu’il n’attendait pas : l’histoire qu’il veut n’est pas la réalité. BHL ne peut parler de révolution puisqu’il veut une guerre. Et il ne peut parler de guerre puisque c’est une révolution. Il finit donc avec la seule réalité tangible : lui même. Et le roi est nu, et ridicule…

Le problème de BHL par BHL, pour BHL avec BHL c’est que la réalité du peuple Libyen et de sa révolution, ses avancées, sa lutte, sa réussite et surtout, évidemment, sa victoire sont étouffés sous l’égo de l’homme autant que sous les critiques de ses détracteurs : les deux sont entièrement d’accord pour dire que l’action de BHL a été réelle et que sans l’intervention de l’OTAN, Kadhafi ne serait jamais tombée.

En clair l’homme blanc a amené la démocratie en Libye. Pour BHL c’est bien, pour ses détracteurs c’est irresponsable de donner la démocratie aux arabes puisqu’ils vont aller vers l’islamisme. Problème, aucune de ces deux positions n’accepte la réalité de la révolution libyenne : les Libyens se sont soulevés contre Kadhafi tout seuls le 15 février 2011 et à cette époque BHL ne savait pas placer Benghazi sur une carte.

Non, le 2 février 2011, BHL, comme tout le monde, se demande avec inquiétude si l’Egypte post-Moubarak va « renégocier le traité de paix avec Israel » et évidemment se paye le filage inévitable de la métaphore du printemps arabe qui deviendra l’hiver islamiste des frères musulmans.

En 13 jours, BHL a su flairer l’opportunité d’une intervention militaire dont sa carrière médiatique a besoin.

Avec cette prémonition du prophète auto-réalisateur (et auto-acteur) :
“Ce 28 février, où j’écris, rien ne dit que ce peuple vaillant, admirable de détermination et de dignité, ne viendra pas à bout, seul, et dans des délais brefs, d’un tyran dont il a déjà su montrer qu’il était aussi minable que fou furieux.”

Au passage : la révolution va échouer, l’armée égyptienne est l’armée de la liberté, l’an 2 en France = 2011 dans le monde arabe (qui a naturellement deux bons siècles de retard), Un libyen = un égyptien = un tunisien et les frontières nationales de ces pays n’ont pas vraiment à être respectées car tous ces gens sont des arabes.

C’est en réussissant à ne jamais se départir de cette vision orientaliste et coloniale que le rôle profondément anachronique de BHL sera en réalité inutile sur le plan de l’histoire et catastrophique sur le plan historiographique (la façon dont l’histoire est écrite).

D’abord, rien n’indique que la révolution Libyenne aurait été définitivement écrasée sans une intervention militaire de l’OTAN. La volonté de Kadhafi de massacrer tout le monde est certaine mais on peut voir en Syrie qu’aucun massacre n’a encore pu stopper la révolution. On a aussi l’exemple de plusieurs villes Libyennes, Misruta en particulier qui ont payé un énorme tribu mais ont néanmoins résisté de longs mois sans intervention. Ce n’est pas pour prendre position contre l’intervention de l’OTAN, à laquelle nous étions favorables, simplement rappeler que rien ne permet d’affirmer que la révolution aurait été écrasée définitivement et que Kadhafi ne serait pas tombé sans intervention militaire de l’OTAN. C’est le premier mensonge de BHL.

Ensuite, rien n’indique que BHL ait contribué de quelque manière que ce soit à une intervention militaire déjà décidée par les membres de l’OTAN et avalisée par l’ONU (où il ne bénéficie d’aucune de ses ficelles). C’est le second mensonge.

BHL croit à ses mensonges car il a passé toute son action en Libye à donner corps aux fantasmes orientalistes que les média voulaient avoir.

Les média voulaient des révolutionnaires naifs, tribaux, pouilleux, désordonnés, incompétents face à un dictateur sanguinaire et un « occident » dont l’interventionnisme aux relents coloniaux est à rapprocher de l’Iraq pour les débats d’experts. BHL va leur donner point par point tous ces éléments.

Quand les média veulent de l’occident interventionniste et colonialiste ils trouvent BHL en agent secret qui arrange l’intervention auprès de Sarkozy (le président de l’homme africain pas entré dans l’histoire). Lorsqu’ils veulent du rebelle couleur locale (pouilleux assis par terre et qui mange avec les doigts) ils ont BHL assis par terre à manger « du mouton au riz graisseux » dans le désert avec des chefs de tribus. Lorsqu’ils veulent de la Libye tribale BHL leur réunit les chefs tribaux et leur fait signer un appel à une Libye unie, amplifiant ainsi artificiellement le rôle politique des tribu dans la révolution.  A ceux (il y en a) qui veulent de la France coloniale avec un soupçon de complot judeo-sioniste international, BHL va leur faire un discours colonial devant des libyens qui agitent des drapeaux francais :   « Jeunesse de Benghazi, libres tribus de la Libye libre, l’homme qui vous parle est le libre descendant d’une des plus anciennes tribus du monde » puis aller affirmer que c’est par son sionisme et sa judéité qu’il a fait ce qu’il a fait. Malgré celà, on sent bien que l’argument sioniste ou judaique n’a rien à faire dans le débat.

BHL n’incarne pas le juif ni le sioniste, il incarne le blanc dans sa plus pure tradition coloniale. Le blanc sauveur de l’arabe aux prises avec son dictateur arabe. BHL « n’y connaissant rien en stratégie militaire » mais dont on apprécie les conseils stratégiques tellement son ignorance de blanc est de toute façon supérieure à ce que la révolution arabe peut produire comme chefs militaires arabe.

BHL le blanc sachant utiliser la technologie de blanc (téléphone satellitaire, ordinateur aux côtés de l’inutile arabe et de son inutile mais exotique prière)
Image du film de BHL le serment de Tobrouk, du Huffington Post).

BHL capable de discuter avec les grands blancs (Cameron, Sarkozy, Clinton, Netnyahu…) BHL paternaliste expliquant aux Libyens tribaux comment on se comporte dans le salon d’un blanc. BHL le blanc qui peut, BHL le blanc qui sauve, BHL le blanc qui « comprend » le tribalisme Libyen, BHL le blanc chevalier blanc à la chemise blanche : BHL peau blanche masque noire pour paraphraser Fanon.

BHL ne s’est pas mis au service de la révolution mais il a mis la révolution à son service. Pour avoir un accès direct avec les grands blancs de ce monde. Et c’est au festival de Cannes qu’il choisit de présenter son film, pas en projection plein air dans Benghazi libérée.

BHL barbouzard colonial opportuniste s’est auto attribué un mandat officiel dans une révolution qui n’est pas la sienne et qu’à ce titre il ne reconnaît pas. Si BHL peut faire la guerre sans l’aimer, il est bien incapable de faire la révolution en l’aimant (comme a pu le faire la remarquable Stéphanie Lamy dont le rôle réel et la modestie sont seul comparable à l’égo et l’inutilité de BHL).

Mais BHL est l’incarnation d’un anachronisme : il veut être un héro romantique de la révolution arabe tel que le fut Lawrence d’Arabie mais finit en bouffon ridicule aussi comique que Lawrence fut tragique. Là où Lawrence tentait sans succès d’instrumentaliser le colonialisme au profit de l’indépendance arabe, BHL fait l’inverse. Il tente d’instrumentaliser la révolution arabe au profit de sa seule figure coloniale. Faire de la révolution l’aventure coloniale de BHL afin que le débat lui soit toujours favorable.*

Un colonialisme pro-BHL (le blanc il doit amener la démocratie à l’arabe) ou un colonialisme anti-BHL (le blanc il doit pas amener la démocratie à l’arabe) ainsi que le résume Anne Sinclair dans le huffington post. Personne n’acceptant le simple fait que ce n’est pas le blanc qui amène la démocratie à l’arabe et que BHL est un microscopique petit globule insignifiant dans une histoire qui touche plusieurs millions d’acteurs, directs ou indirects. Il est la goutte d’huile coloniale dans l’océan révolutionnaire : les deux ne se mélangent pas et c’est soit l’un soit l’autre. Lorsqu’on les sépare, la goutte d’huile devient aussi importante que l’océan et BHL gagne son pari médiatique.

Même l’excellent Boniface s’y laisse prendre. Après avoir pourtant réussis à séparer la prise de position de BHL (pour une intervention sans mandat de l’ONU) de la véritable intervention militaire qui mettait en place la « responsabilité de protéger », Boniface tombe dans le piège des variations sur le thème « c’est pas si bien qu’on le dit depuis la chute de Kadhafi »

Même problème pour l’excellente Audrey Pulvar, obligée, pour critiquer BHL de salir la révolution qu’il aurait soutenu. Et encore même problème pour Bruno Roger Petit qui attaque Pulvar et Polny mais en défendant le colonialisme socialiste de BHL. Un anachronisme total mais que BHL refait vivre et remet au cœur du débat.

Ni Boniface ni Pulvar ni Bruno Roger Petit ni aucun des détracteurs ni défenseurs de BHL n’accepte comme prémisse que BHL n’a jamais soutenu la révolution et n’a joué qu’un rôle médiatique d’anachronisme colonial dans un événement historique inédit. BHL a simplement transformé une révolution arabe Libyenne que personne ne voulait voir en une guerre civile avec intervention “occidentale” que tout le monde pouvait comprendre. La révolution n’est pas finie mais BHL a gagné la guerre.

Cette négation de la révolution par « la guerre sans l’aimer » de BHL convient à tout le monde car elle permet de retrouver le concept O combien colonial du bon et du mauvais arabe. Un concept orientaliste qui a été perdu avec la révolution arabe mais dont on a beaucoup de mal à se défaire et que BHL permet de réhabiliter pour le plus grand confort intellectuel de ses opposants et partisans. Avec le bon et le mauvais arabe, l’essentiel est de faire porter le débat sur qui est le bon et qui est le mauvais. On peut distribuer les points que l’on veut :

Le bon arabe c’est celui qui accepte de se laisser bombarder pour son bien : le Libyen.
le mauvais arabe c’est celui qui refuse de se faire bombarder pour le bien commun (le palestinien par exemple).
Le bon arabe c’est celui qui reste chez lui, le mauvais celui qui veut venir « chez nous »
La bonne révolution arabe c’est celle qui se fait avec intervention possible de l’OTAN, la mauvaise celle qui va déboucher sur la Charia (comme en Egypte, Tunisie, Libye…)
Le bon arabe c’est l’arabe soumis au colonialisme touristique comme le Tunisien ou l’Egyptien, le mauvais arabe c’est celui qui possède beaucoup d’argent et « notre » pétrole comme le Saoudien qui voile sa femme ou le Quatari qui rachète nos équipes de foot.
Le bon arabe c’est le sunnite pro-occidental, le mauvais arabe c’est le chiite pro-iranien.
Le bon arabe islamiste c’est celui qui veut un islamisme sur modèle non arabe turque. Le mauvais arabe islamiste c’est celui qui veut un islamisme sur modèle non arabe iranien.
Le bon arabe révolutionnaire c’est le laïque, le mauvais arabe révolutionnaire c’est l’islamiste
etc.

C’est une lutte sans merci est-ce que le bon arabe, avec l’aide du socialisme colonial style BHL va triompher ? Ou alors est-ce que l’extrême droite réactionnaire va réussir à faire accepter comme vérité que l’arabe est foncièrement mauvais et que donc c’est le mauvais arabe qui va gagner et que les efforts des bobos socialiste sont vains?

BHL, lui, est sur de gagner à tous les coups. Les partisans du bon arabe deviennent automatiquement coloniaux (Bruno Roger Petit salue le rôle colonial de BHL), les anticoloniaux deviennent automatiquement d’extrême droite (et Pulvar se retrouve à attaquer BHL avec le même discours sur la Libye que Marine le Pen).

Mais dans son film, BHL n’arrive pas à mentir. Le bon arabe n’existe pas, c’est BHL qui le créé de toute pièce, c’est par lui que l’arabe devient bon, c’est lui que le bon arabe acclame à la tribune, c’est dans ses bras que l’arabe émotionnel peut pleurer, c’est à ses cotés que l’arabe combat, c’est avec son stylo que l’arabe écrit. A la fin du film BHL avertit des risques sur la Libye (charia, terrorisme, droit des femmes) : sans lui le bon arabe risque de (re)devenir mauvais.

Une posture tellement extrême que BHL devient la caricature même du socialiste colonial qu’il incarne. C’est toute la mission civilisatrice, le fardeau de l’homme blanc qui est ridiculisé et décrédibilisé. Un ridicule salutaire.

 

*Merci à ER pour ses conseils sur la correction de ce passage qui initialement se contentait de simplement comparer BHL et Lawrence oubliant de souligner le rôle comique de BHL incomparable avec une vrai figure romantique et tragique telle que Lawrence

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