Claude Imbert et la révolution Haram

27 May

On peut prendre cette magnifique chronique de Claude Imbert afin de démonter certains mythes délirant sur la révolution arabe et d’expliquer un peu ce qu’ils servent.

Claude Imbert se pique d’analyses bien réactionnaires de la révolution arabe. après la « démocratie halal » voici le dernier en date :

Damas: brûlot islamique

En bon réactionnaire, Claude Imbert doit démontrer la nocivité de la révolution, son inconséquence, les dangers des lendemains qui déchantent. Problème en contexte : quand on fait ça on se retrouve dans les alternatives coloniales, racistes ou sanguinaires de la répression. On verra dans cette analyse le processus qui pousse la pensée réactionnaire et identitaire à essayer de noyer la révolution arabe. Si le monde arabe accède à la démocratie, cela ruine complètement l’idée que la démocratie appartient à l’identité de la « civilisation occidentale » dont ont besoin les courants identitaires

Ca commence dès le premier paragraphe avec la « tragédie syrienne » qui provoque le « grand remue-ménage arabo-musulman ».

Tragédie est déjà significatif : on est spectateur d’une tragédie qui se terminera mal de toute façon, c’est une tragédie. Le remue-ménage évoque une idée assez l’idée raciste: le remue-ménage, le bordel, le souk, le bazar, le chaos inhérent à toute société arabe, inscrite dans ses gènes et dans les gênes du moyen-orient. Ce n’est pas une révolution c’est un désordre et quelqu’un va devoir ranger après.

Puis, Bachar al Assad est donné comme : « le dernier domino d’une chute en cascade de despotes arabes, de Ben Ali à Moubarak et Kadhafi. »

Enfin ! Ca commence à bien faire ces arabes qui se mettent à mettre par terre leur despotes, il faut que la chaîne se termine et Bachar al Assad apparemment est le dernier domino. Bahrein, Algérie, Maroc, Jordanie, Oman, Koweit, Emirats, Qatar, Arabie Seoudite, Liban, Palestine… aucune chance. Tunisie, Egypte, Yémen, Libye : circulez y’a plus rien à voir. La révolution doit finir et Bachar est le dernier domino.

L’idée de Domino, en apparence anodine est aussi assez malsaine. Comme dit Jean-Pierre Filiu qui lui consacre une de ses 10 lecons sur la révolution arabe, ce n’est pas une partie de dominos et la chute des dictateur ne va pas de soi.

L’idée de domino donne aussi à penser que c’était facile : on en pousse un les autres tombent en cascade. Or les révolutions et ceux qui les ont faites se sont battus comme des acharnés pour en arriver à ce résultat. Ils sont morts, en Tunisie, en Egypte, au Yémen et meurent encore en Syrie, ils ont créés des mouvements politiques, scandé des slogans, mené des luttes, se sont battus avec les forces de sécurité se sont fait arrêter et torturer. Ce ne sont pas des dominos mais des dictateurs très puissants avec la mainmise sur leur pays depuis des décennies et aucun n’est tombé facilement en soufflant un peu dessus. Parler de domino c’est aussi réduire à presque rien l’énergie et la force de la révolution et donc faire accepter plus facilement l’idée que cette révolution va rater et sera récupérée par les islamistes.

« Mais, derrière la guerre civile rampante, se profile en filigrane la recomposition de tout le Moyen-Orient. »

La recomposition du Moyen-Orient est une idée exclusivement coloniale. C’était le rêve éveillé des néoconservateurs américains. C’est aussi la suite logique de la « composition » du moyen-Orient initial, c’est à dire la colonisation de la région. La recomposition suppose évidemment d’être le fait de puissance étrangère coloniales ou néo-coloniales. Pas de « libération » du moyen-Orient, ni d’indépendance ni d’émancipation mais une recomposition. Suivent donc les enjeux de cette recomposition : des intérêts et des jeux de puissances d’ensemble géopolitiques.

Comme toute « recomposition du moyen-orient » : on prend une carte de la région et on commence à colorier.

C’est ce que fait Imbert :

« Un vaste conflit la domine [la recomposition du moyen-orient]: celui qui s’envenime entre les deux grands courants islamiques. D’un côté, l’ensemble sunnite et son “printemps arabe” qui consacre l’entrisme politique de l’islam. Il a pour chef de file l’Arabie saoudite et le Qatar. De l’autre côté, l’ensemble chiite que manipule, à Téhéran, la théocratie perse avec ses sicaires arabes en Irak, dans le Hezbollah libanais et son alliance damascène. C’est tétanisées par cette vision que les grandes puissances surveillent la tragédie syrienne. L’oeil regarde Damas mais les pensées se perdent dans une pelote de fils enchevêtrés que démêlent peu à peu les fidèles séparés d’Allah. »

Ici dans un seul paragraphe on a beaucoup de chose. D’abord le champs lexical particulier: le conflit qui « s’envenime » entre deux serpents. Un bloc pratique « l’entrisme » et l’autre « manipule ». Le mot « Sicaire » aussi est très violent et renvoi à une tradition antique de traîtrise terroriste moyen-orientale. Les « grande puissances » (sans autre précision simplement qu’elles sont grandes) sont « tétanisées » infectées de tétanos, paralysées par le venin des deux serpents qui ont paralysées leur proies pou mieux les dévorer. Pour finir, c’est une « pelote de fils » qui se démêle : pas de grands intérêts, pas de nécessité impérieuse, pas d’enjeux vraiment intéressant dans ces arabes divisés (en deux), juste une simple pelote de fil qui se démêle : pourquoi perdre son temps et énergie avec ces gens traîtres et venimeux alors qu’au fond on pourrait regarder ces petits chatons de loin… La fin du paragprahe sur « les fidèles spéarés d’Allah » permet un doux glissement par synonyme entre islamistes théocratique et fidèles d’Allah. Le mot Allah aussi permet un stricte séparation entre les religions en appelant « leur » Dieu d’un nom différent de celui des chrétiens.

Sur le fond maintenant : le moyen-Orient est divisé en deux : chiites et sunnites. Il n’y a pas de bien et de mal, les deux sont également mauvais : Islamisme sunnite et islamisme chiite mais islamisme dans tous les cas. La vision est purement géopolitique : des capitales et des pays sont individualisée et on les place comme aux échecs. Imbert trace deux gros ronds sur la carte et il colorie au milieu : un vert pour les chiites, un vert un peu différent pour les sunnites. Après on peut jouer aux échecs : ici « le printemps arabe » est pris comme une des pièces du jeu sunnite, Hezbollah et « sicaires » sont des pièces du jeu chiite. En fait c’est le vieux jeu colonial simplement joué par d’autres. Anglais et Français y ont joué avec les mandats ; URSS et USA se sont fait une partie durant la guerre froide et désormais la partie est reprise par Arabie Saoudite et Iran.

Sur le fond subliminal on voit aussi que certaines analyses sont imposées comme ça sans aucune explication ni argumentation ni référence aucune. Ainsi :

  • Le printemps arabe est exclusivement sunnite et consacre l’entrisme politique de l’islamisme
  • Le Qatar, l’Arabie Saoudite et Téhéran sont les nouveaux maîtres du moyen-orient (qui a besoin de maîtres)
  • Le Moyen-Orient est divisé en deux superpuissances religieuses (pas de mouvement politique, de droit, de citoyen, de libre arbitre, de courant artistique, de conscience nationale…)

Le paragraphe se termine sur « les fidèles séparés d’Allah », qui, en effectuant une séparation bien nette entre leur religion et la « notre » permet d’introduire le paragraphe suivant :

« De même qu’au XVIe siècle la religion réformée et la catholique imposèrent à notre Europe leurs partages conflictuels, de même les deux grands courants de l’islam imposent, peu à peu, à l’univers arabo-musulman leurs aires prosélytes. »

Le passage est en gras et sous tend deux idées : d’abord l’inévitable « différence des civilisations »: l’une serait chrétienne avec une histoire chrétienne et l’autre musulmane… avec une histoire islamiste. Ensuite une évolution parallèle mais différée : ce qui se passe là bas est ce qui s’est passé ici, chaque « civilisation » devant suivre des chemins parallèles sans se croiser, sans se mêler.

La référence au XVIeme siècle indique évidemment que « ces gens là » ont 5 siècles de retards sur « nous ».

Enfin on note aussi un beau et bien nauséabond « notre europe » qui donc appartient à un « nous » indéfinie mais qui s’oppose inévitablement à l’arabo-musulman, donc qui doit ressembler à quelque chose de blanc et de chrétien. L’association « notre » et « europe » réapparait pas moins de trois fois dans le texte. L’idée c’est évidemment de rappeler que toute les civilisations ne se valent pas

Claude Imbert continue ensuite sur son développement : le moyen-Orient c’est chiites contre sunnites et le printemps arabe c’est une révolte sunnite. La nocivité de ce raisonnement arrive assez vite dans ce paragraphe :

«  Autour d’El-Assad, les alaouites sont le dos au mur, assurés qu’une défaite les livrerait au massacre. Une conviction que partagent les chrétiens de Syrie et ceux du Liban voisin, la plus forte communauté chrétienne du Moyen-Orient.

Voici donc une dictature abhorrée mais que soutiennent, bon gré mal gré, des communautés – chrétienne, druze, kurde – qui redoutent le pire de la révolte sunnite. Et de son slogan : “Les alaouites dans la tombe et les chrétiens à Beyrouth…” »

Cette suite est naturelle car on est obligé d’arriver au même raisonnement qu’Imbert lorsqu’on suit cette logique purement sectaire : les alaouites (tous sans exception) sont avec Assad qui est aussi Alaouite et les minorités chrétiennes, Druzes et Kurdes le soutienne aussi car elles craignent l’hégémonie sunnite qui sera l’avènement de la révolte sunnite. Et voilà consacré le pilier de la propagande du régime d’Assad : la protection des minorités contre la révolte sunnite des agents étrangers saoudiens quataris et Al Quaeda.

Assad se fiche éperdument des minorités et ne protège que lui même mais l’un des pilier essentiels de sa propagande et celui qui marche le mieux est de déclarer que la révolution sera un bain de sang pour les minorités et que cette révolution est l’oeuvre de groupes armés par le Qatar et Arabie Séoudites qui utilisent les sunnites. Tout l’enjeu d’une contre révolution est d’accréditer l’idée que le changement sera pire que ce qui précédait, c’est cette idée et elle seule qui peut faire échouer une révolution et Bachar met donc toutes ses forces dessus. Ce qui est amusant c’est que Claude Imbert veuille absolument lui donner un coup de main…

Et comme si on n’avait pas assez bien compris à quel point la révolution était dangereuse et nocive (et sunnite), Claude Imbert lui attribue d’office « son » slogan fachiste et menaçant : “Les alaouites dans la tombe et les chrétiens à Beyrouth…”.

Mais quel intérêt pour Claude Imbert de vouloir briser la révolution Syrienne et soutenir la propagande de Bachar al Assad ?

En fait, ce n’est pas par cynisme ou manque d’humanité, c’est simplement parce que Imbert, comme beaucoup, est soumis entièrement à une vision coloniale et à un raisonnement de civilisations et que ce raisonnement ne peut pas mener ailleurs qu’à soutenir Assad…

Dans ce raisonnement les puissances jouent aux échecs au moyen-orient, l’humanité est divisé en grands espaces géopolitiques et, in fine, il n’y a pas de révolution possible au moyen-Orient mais simplement une évolution négative de cette civilisation arabo-musulmanne. Il faut empêcher cette évolution négative vers l’islamisme en entravant son développement par la force coloniale ou néo-coloniale. En clair, soutenir un dictateur « laique » ou ouvrer pour empêcher ou retenir l’évolution naturelle de l’arabo-musulman vers la théocratie islamiste.

C’est ainsi qu’Imbert finit son article. Après un petit paragraphe passé à se fantasmer en espion expert analyste des implications néo-coloniales de la région, Imbert conclu :

« Pour nous, Européens, la tragédie syrienne n’est pas si lointaine qu’on croit. Elle nous administre cette évidence : sur notre Europe pèsera bientôt l’avenir islamique du “printemps arabe”. Et celui d’un proche – très proche – Orient ! »

Comme originalité et innovation d’Imbert on notera l’utilisation du terme « proche-orient » servant à placer l’idée du rapprochement de la menace islamiste. Imbert annonce la fin du cycle orientaliste : l’établissement des définitions orientalistes de « orient ; moyen-orient ; proche-orient » qui a servi à la domination coloniale sert désormais à la peur du musulman et au repli sur soi identitaire « nous européens / très proche-orient islamiste » qui veut nous envahir. Entre « eux-islamistes» et « nous -europe » il y a une frontière culturelle insurmontable : à eux la dictature et l’islamisme obligatoire, à nous la liberté et la démocratie intrinsèque.

Et donc on peut retrouver le très classique : il vaut mieux un dictateur « laïque » que l’islamisme d’Al Quaeda.

Le problème est que cette vision est précisément le pilier sur lequel reposaient les dictatures qui ont usé et abusé de l’argument pour se maintenir au pouvoir. Toute résurgence de ce mythe est en fait une résurgence de l’ancien régime. Ce sont ces dictatures et ce mythe précisément que combat et détruit la révolution arabe. L’enjeu de la révolution est justement de détruire la dictature et son mythe fondateur avec. Pour maintenir ce mythe vivace, et, avec lui, pouvoir amener l’idée de « notre europe » Claude Imbert est donc obligé de légitimer Assad et ses comparses, en détruisant l’idée de la révolution, en affrimant l’islamisme comme la suite logique de la fin des dictateurs, en affirmant que la révolution est l’émanation des puissances sunnites cherchant à déstabiliser la syrie en raison de son alliance avec « l’arc chiite »

On ne peut pas reprocher à Claude Imbert d’être réactionnaire, c’est son droit le plus stricte. Mais être réactionnaire à l’époque de la révolution arabe, c’est être dans le camps d’Assad et de Kadhafi et d’accepter que les morts et les tortures soient moins effrayante que la peur du changement et moins importante que l’invention réactionnaire de « notre » identité européenne.

Pour pouvoir simplement écrire « notre europe », Claude Imbert et ses amis auront besoin que la révolution arabe finisse dans le sang de la répression, dans l’oppression théocratique, dans le massacre interconfessionnel ou dans la domination coloniale. Si « les arabo-musulman » accèdent à la liberté et la démocratie « nous » perdons notre identité chrétienne d’occident démocratique : tel est l’enjeu des visions réactionnaires de la révolution arabe.

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