Sur une idée de Slavoj Zizek appliquée à la lutte contre le terrorisme

18 May

Une idée de Slavoj Zizek : de la nécessité de renverser le processus d’exception.

Dans « vivre la fin des temps » Zizek prend l’universalité concrète de Hegel pour renverser le processus d’exception. Les États et sociétés ont élaborés des lois générales et des principes moraux ou humains érigés en absolus puis ensuite élaborés toutes les listes d’exceptions et des cas dans lesquels ces principes et lois peuvent ne pas s’appliquer.

Il prend pour illustrer cette histoire l’exemple d’un talmudiste confronté à la parole divine qui autorise la peine de mort. Le talmudiste prend alors la parole divine comme un lapsus de Dieu, une petite erreur qu’il convient d’accepter mais en listant toute une série d’exception qui interdisent la peine de mort la rendant en théorie juste mais en pratique inapplicable.

« la beauté du procédé est qu’il inverse le tour de passe passe habituel consistant à interdire une chose en principe (la torture par exemple) avant d’introduire assez de restriction (« sauf dans des circonstance extrême sécifiées ») pour garantir sa réalisation chaque fois que le besoin s’en fait vraiment sentir. C’est donc soit « en principe oui mais en pratique jamais », soit « en principe non mais lorsque ‘exige des circonstances exceptionelles, oui. » (Slavoj Zizek, vivre la fin des temps)

Ce renversement permet à Zizek de retrouver le caractère immérité et injuste de la peine capitale dans chaque cas particulier où l’on prétend l’appliquer.

Ce « tour de passe passe » comme l’appelle Zizek est un point crucial du débat sur la torture en particulier et tous le terrorisme en général.
D’un point de vue de principe, la torture est interdite mais, dans le cas du terrorisme, on peut sous certains conditions.

La tarte à la crème élaborée par les partisans de la torture comme moyen de lutte contre le terrorisme est le fameux « time-ticking bomb terrorist scenario » : vous détenez un terroriste qui a placé une bombe qui explosera à l’heure H et seul le terroriste sait ou elle se trouve. Question (rhétorique) : autorisez vous exceptionnellement la torture d’un homme pour sauver des centaines d’innocents ?»

Si on renverse le processus comme le fait Zizek, on se retrouve avec un principe général qui autoriserait la torture comme moyen légitime mais qui forcerait à examiner les cas dans lesquels cette torture est inapplicable, injuste ou inutile en pratique.

On se retrouve avec un « ticking bomb terrorist scenario » qui se termine par « vous avez le droit en principe de torturer cet homme, pensez vous que cette torture peut sauver des centaines de vies ? ».

En abolissant l’interdiction de principe de la torture et en renversant l’exception et la règle, on se retrouve avec, en fait, la façon dont le débat doit être posé à l’origine : en quoi la torture est-elle utile ?

On se retrouve à répondre à cette question avec des débats, des réponses et des questionnements qui vont tous venir invalider la torture en pratique ou en tout cas sérieusement la remettre en question :

  • La torture est elle le seul moyen d’obtenir des informations ?
    (non)
  • Est-elle le moyen le plus rapide ?
    (ça dépend du bourreau, de la victime, des moyens employés par rapport à la capacité de résistance de la victime…)
  • Dès lors, et combinant les deux questions : y a-t-il des moyens plus rapides ?
  • Les informations qu’on obtient sont-elles fiables ?
    (il est impossible de savoir avec certitude si un torturé ment ou dit la vérité. Le seul moyen de savoir est de confirmer l’information à l’aide d’une autre source rendant de facto la torture inutile si elle n’est pas accompagnée de non-torture ou de plus de torture. La torture d’un seul homme en pratique impossible : soit aucun soit plusieurs…)
  • Quelle conséquences de l’emploi de la torture comme moyen de sauver des vies innocentes ?
    (la conséquence est inévitablement une dé-légitimation de l’état et du pouvoir qui emploi une force antidémocratique pour répondre à une menace antidémocratique. Cette dé-légitimation était précisément le but initial du terroriste au moment de poser sa bombe. Lorsque l’état torture, il accède donc à la demande du terroriste de se dé-légitimer, faisant de la torture une simple forme de négociation violente entre l’état et le terroriste : on paye en démocratie, en légitimité et en droit de l’homme ce qu’on aurait payé en argent par exemple dans une autre forme de négociation)

La torture ainsi privé de son caractère exceptionnelle et réduite à ses effets réels est considérablement moins défendable que comme exception « réaliste » à un principe « droit-de-l’hommiste »

Comme exception elle devenait la force, le réalisme, la nécessité par rapport à un beau principe « idéaliste » inapplicable en pratique (comprendre : les bobos couilles molles qui refusent la torture sont bien gentils mais leur principe ne tient pas face à la dure réalité de la vie)
La torture faite principe, le débat est inversé et ce sont les partisans de la torture qui sont sur la défensive : très beau principe d’imaginer que la torture d’un homme peut sauver des vies innocentes mais qui ne tient pas une seconde face à la cruelle complexité de l’être humain.

On peut étendre cet outil de renversement de la règle à de nombreuses questions de sécurité, thème sur lequel la droite a réussis à imposer le présupposé de l’efficacité de ses solutions d’exception confronté au présupposé de l’inefficace, impossible ou irréaliste principe général. Les droits de l’homme sont un beau principe mais la torture est parfois nécessaire ; Le respect de la vie privée doit être la règle mais dans certains cas on a besoin de vidéo-surveillance ; La liberté des citoyens est l’idéal mais la lutte contre le terrorisme impose de parfois les restreindre etc.

Cela permet d’occulter sur le fond tout débat sur combien la torture est inefficace, la vidéo-surveillance profondément inutile ou l’inconséquence de la réduction des libertés comme outil de lutte contre le terrorisme.

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